Le voyage fut long : 17h d’avion et un peu d’attente à Séoul, aller vers l’est, pour revenir sur mes pas, je joue avec les fuseaux horaires… J’arrive à Bangkok après 20h de voyage ; je n’ai pas vu le jour, et voilà qu’ici aussi il fait nuit. J’inspire un grand coup en sortant de l’aéroport : les 27°C annoncés par le pilote, l’air moite et légèrement puant de la ville, le brouhaha de la mégapole que je n’aime pas encore… Oui, c’est bien la Thaïlande, c’est l’Asie du Sud Est, c’est un peu la maison, le mariage improbable du béton et de la végétation tropicale. La saison sèche, cette année, est paraît-il complètement déréglée… Sécheresse dans le Nord-Est du pays, et puis inondations dues aux orages ailleurs. La combinaison des fortes chaleurs et des pluies épisodiques crée cette incroyable exubérance, sur les trottoirs, entre les immeubles pourtant bien collés les uns aux autres dans la capitale, dans les parcs, et sur la route vers Mae Sot, dans la forêt mangeant les flancs des collines. Le trajet en bus se passe à merveille, malgré les manifestations qui se déroulent au même moment à Bangkok. Nous quittons la ville en milieu de matinée, alors que l’état d’urgence est déclaré dans l’après-midi, les blindés de sortie, et quelques grandes artères de la ville bloquées. Mais nous ne voyons rien de tout ça. Pour nous, ce dimanche, c’est le retour des thaïlandais dans leur région d’origine à la veille de la fête de Songkrane, tout à la fois nouvel an thaï, fête de l’eau au plus fort de la saison sèche pour appeler la pluie, occasion de faire honneur aux ancêtres des familles… La gare routière de Bangkok est prise d’assaut par des files de voyageurs. D’assaut n’est pas vraiment le mot, puisque tout ce petit monde attend patiemment, sans crier, sans se battre. Nous avons un petit peu de mal à trouver la plateforme de départ du bus. Il faut se faufiler avec mon gros sac et deux cartons de provisions achetées à Bangkok. J’étrenne mes premiers mots de thaï ! Du haut du bus nous dominons la foule étrangement silencieuse. Maintenant que j’y repense, quel contraste avec les manifestations d’allégresse, voire de délire, auxquelles nous assistons à Mae Sot… Peut-être qu’ils se préparent mentalement, comme avant un match, pour les grandes batailles d’eau qui vont animer ces trois jours de Songkrane. La route file vers Mae Sot, traversant quelques villes et beaucoup de plaines rizicoles, tranchant dans le vif du vert. Je respire. Je souris. Je plonge mon regard dans cette marée pulmonaire. Je souris encore. Une réflexion partagée par mon compagnon de voyage : autant les paysages afghans invitent à la contemplation, la méditation, l’austérité, l’ascèse, autant ceux-ci véhiculent un sentiment de légèreté, d’inconséquence, de joyeuseté simple. A l’arrêt du déjeuner, nous choisissons un bol de soupe de nouilles derrière un comptoir ; bien pratique pour des novices de la gastronomie thaïe. Bien sûr, avec les nouilles, le porc et des boules blanches soit-disant-de-viande, il faut manger des herbes, des pousses, et des feuilles variées, dont nous ignorons la provenance. En montrant une tige verte : « Tu as goûté ça, toi ? C’est bon ? Oui, vas-y, tu peux manger ». En tendant une feuille verte lisse et brillante : « Mmm… Et ça, c’est trop bon, tu as essayé ? ». En fait, il semble que les Thaïs aient pris l’habitude d’assaisonner leurs plats avec tout ce que la nature offre de comestible, des feuilles d’un arbre, aux herbes, en passant par les plantes aromatiques ; je les compterai un jour… Le paysage change en arrivant à Tak, qui est le chef-lieu de la province dont Mae Sot est un des districts. Les montagnes apparaissent. Oui, oui, je dis bien montagnes : je suis surprise en regardant sur la carte de voir que certaines atteignent plus de mille mètres, même si les plus hautes, jusqu’à deux milles, se trouvent dans la région de Chiengmai, plus au nord. Le long de la route, des panneaux égrainent les messages d’une campagne pour la protection de la forêt, car nous traversons un parc naturel. Ceci dit, dès mon deuxième jour à Mae Sot, je me rends compte qu’ici aussi (le ailleurs faisant référence à Anlong Veng au Cambodge), le bois précieux fait l’objet de contrebande : le propriétaire de la maison que nous allons louer nous informe en effet qu’il ne peut emmener à Bangkok les meubles en bois massif de son salon, par risque de payer une amende.Arrivée à Mae Sot, qui sera « ma » ville pour les prochains mois, voire années. C’est un peu plus grand que ce à quoi je m’attendais, mais à taille humaine : en trente minutes, nous faisons le tour de la ville en vélo. Le centre ville consiste en deux voies à sens unique qui forment un triangle quasiment isocèle. De ces deux axes partent des petites rues perpendiculaires, et ainsi de suite en un quadrillage régulier. Etrangement, on ne peut sortir de la ville que par quelques extrémités, mais ce sont des voies rapides, et nous n’avons pas encore trouvé le moyen de rejoindre la campagne alentour en vélo depuis la maison. Cependant, une volontaire m’indique oralement un chemin qui est sensé mener directement au milieu des rizières. Pour une prochaine excursion… Mae Sot n’est donc pas une ville paumée au milieu de nulle part. Nous sommes à quelques kilomètres seulement de la frontière birmane, et la ville accueille, parfois contre son gré, des milliers de réfugiés birmans, Karen pour la plupart. Je repère des caractères birmans sur les panneaux et on me dit que les employés des restaurants, les ouvriers, etc. sont souvent birmans évidemment sous-payés. Les camps sont à l’extérieur de la ville, interdits aux personnes sans autorisation… Pour l’heure, ce monde m’est complètement étranger. Nous passons ces trois jours de Songkrane à nous promener en ville. Nous allons faire le point avec notre futur propriétaire pour savoir quels meubles il va nous laisser ; nous pleurons pour 2 assiettes… En fait, nous faisons la liste de ce qu’il nous faut. C’est étrange de partir complètement de zéro. La maison est fraîche, très grande, avec de beaux espaces, une cuisine complète, des salles de bain avec l’eau chaude, un jardin paysager, avec palmiers, manguier, jaquier, fleurs, et pelouse. Dans le fond à gauche, c’est là que nous ferons notre potager. Le cadre est peut-être un peu présomptueux pour deux personnes seulement, dont une qui ne travaille pas encore (oui, c’est moi !)… J’espère juste que nous aurons de la visite et que cette maison sera une maison d’accueil et d’hospitalité (à bon entendeur, salut !). Songkrane, nous explique Nok, ma futur professeur de thaï, est traditionnellement l’occasion de se rendre au temple, d’obtenir une bénédiction des moines par l’eau, et de la transmettre à ses concitoyens en les arrosant gentiment de quelques gouttes lancées du bout des doigts… Mais depuis quelques années, rien de tout ça ! Les thaïlandais sortent en famille dans leur pick-up : depuis l’arrière, dans la beine, les passagers lancent des seaux d’eau aux passants, aux habitants qui font de même depuis le seuil de leur porte, aux autres équipages en pick-up, et dans notre cas, aux cyclistes désarmés (même pas drôle !). Certains s’amusent à ajouter des pains de glace dans leurs réserves, ce qui peut surprendre… Mais généralement, on est prévenu par le sourire sadique affiché par celui ou celle qui va commettre le forfait. Sur les bas côtés, certains ont des pots remplis de pâtes composées de talc et d’eau, de farine, de peinture… Ils nous arrêtent carrément en se mettant en travers de notre chemin pour nous apposer la trace de leurs mains sur les bras, le cou, les joues ! Bien sûr, comme nous sommes « Farang », blancs, et que je suis une fille, c’est moi qui reçois le plus… Nous passons donc les deux premières journées de Sangkrane plus ou moins trempés. Le premier jour, je fais l’erreur de mettre une jupe claire, mais le deuxième, j’opte pour le pantalon et le tee-shirt noir. J’ai été un peu gênée en effet d’aller au barbecue du chef de mission de Solidarités avec ma jupe transparente et ma culotte rose (c’est un genre certain pour ma première rencontre avec les collègues du Nicolas)… Et pour finir comme il se doit ce premier long week-end, nous sommes allés faire un massage des pieds. Nous sommes tombés par hasard sur une boutique qui ne payait pas de mine, dans un compartiment chinois. Et bien j’y retournerai ! Il semble que j’ai un problème de vessie… Enfin, à part d’aller faire pipi toutes les cinq minutes, je ne vois pas… mais j’ai sacrément dégusté quand la masseuse s’est occupée de la zone correspondante sur mon pied. J’y retournerai pour finir le travail d’ici quelques jours. Visiblement, il serait même possible d’apprendre auprès d’elle. La masseuse est une dame d’une quarantaine d’année, bâtie comme un camionneur. Elle a un collier étrange autour du coup, un mélange de végétal et une petite statue du Bouddha. Lorsqu’elle me masse la partie douloureuse du pied, elle murmure des incantations en soufflant sur ses mains en activité. Ca lui donne un air sérieux de tradipraticienne…Pour la soirée, nous retrouvons d’autres expatriés, dont certains que je connais déjà d’Afghanistan. Nous dînons dans un restaurant bien thaï, groupe de musique plus bruyant que mélodique, alternant les chanteurs dont certains sont carrément catastrophiques ! Ce n’est pas au goût de tout le monde, mais moi j’aime bien ce côté « je-m’en-foutiste » de celui qui chante faux en public. Les bières sont resservies au fur et à mesure que les verres se vident. Rien de nouveau de ce côté-là. La nourriture est trop épicée pour notre palais. Là non plus rien de surprenant. Nous rentrons avec les poules. Avant de dormir, j’ai le malheur de lire quelques articles du magazine Terraeco d’avril, que j’ai acheté en France avant de venir… Arggg… Malheur ! J’aurais mieux fait de me contenter d’acheter Elle et Paris Match… Le dossier spécial du magazine s’intitule « Sommes-nous prêts à consommer mieux ? ». Nous partons dans un grand débat avec Nicolas, qui me laisse la tête à l’envers. Consommer mieux ? Non, consommer moins. Ne pas économiser l’énergie, mais se passer de ce qui consomme de l’énergie. Et ma machine à pain alors ? Et toutes les fois où nous prenons l’avion pour aller travailler à sauver le monde ? Et les ventilateurs ? Un verre de café latte consomme en réalité 200 litres d’eau, utilisée pour la fabrication du gobelet, de l’opercule, du lait, du café, etc. Ne plus boire de café latte ou autre cappuccino dans tous ces restaurants de chaîne qui vous servent les boissons dans de la vaisselle jetable. Une minute de recherche sur Google consomme la même énergie que pour produire une tasse de thé, entre les serveurs de Google et l’électricité consommée par votre ordinateur. J’arrête d’écrire sur mon blog et de traîner sur Facebook ? 700 milliards de dollars utilisés dans le monde en 2007 pour la publicité, pour nous faire croire que nous avons besoin de plus et de nouveauté. Dans le magazine, quelques exemples de modes de vie alternatifs (à celui consumériste qui nous définit le plus) sont présentés. Je remarque juste que ça devient une fin en soi de moins consommer. Un métier à temps plein. Produire sa propre énergie, faire les poubelles, la fin des marchés, s’occuper de son jardin, etc. J’éteins la lumière avant d’essayer de dormir sur des pensées morbides. A quoi bon donc être sur terre si le seul impact que nous avons réellement est destructeur ? Je fais des rêves de supermarchés… Je me sens coupable d’être en vie, et riche, et consommatrice (et plus que la majorité des habitants de cette planète qui sont pauvres !). Help ! Comment rester optimiste dans ce contexte ? |