Une journée à l’hôpital Le voyage est un enchantement. D’Aybak où le ciel s’est dégagé, j’aperçois les crêtes enneigées des plateaux encerclant la plaine de Dara-i-Suf. Au loin, de gros nuages gris annoncent le blizzard sur les sommets. Mais nous nous élevons sous un ciel sans défaut. La couverture neigeuse s’épaissit avec l’altitude. Nous roulons au creux de cluses et de vallons, dans un horizon fermé, à une allure de sénateur pour éviter la glissade. Et puis soudain, au détour d’un virage, une vue imprenable s’offre comme des vœux de bonne année, comme la promesse d’un temps meilleur. Tout n’est que doux murmures du vent sur les vagues blanches. C’est un grand champ de chantilly. Des falaises font des stries brunes. Un point noir se rapproche au rythme lent d’un cheval, ou à l’allure chaloupé d’un âne poussé par le balancement des jambes de son cavalier. Sur un versant, un troupeau de moutons et de chèvres à poil long fouille la neige pour trouver les derniers chaumes. Le jeune garçon qui les garde est assis seul sur un caillou, sur un promontoire qui domine les plaines alentours. A quoi pense-t-il ? Se sent-il seul ? Sait-il que dans des circonstances semblables j’aurais semé la colline de bonhommes de neige ? Où est le Père Noël ? Je ne serais pas surprise de le voir surgir au grand galop de ses rennes, valsant dans les virages, comme un mouvement de film en accéléré.
Nous arrivons en vue de Dehi. La vallée s’ouvre, secrète et protégée par des falaises de grès et de poudingue dans lesquelles des grottes ont été agrandies pour servir d’abris et de maisons. Il y a de l’activité sur la route qui longe la rivière. Des hommes et des femmes, voilées de la burka, se dirigent vers le bazar ou l’hôpital. Les hommes se serrent en petits groupes, le chapan rejeté sur les épaules, fiers sous leur turban, à croire que de grandes affaires les attendent. A notre arrivée à l’hôpital, un minibus est en train de déverser son lot de femmes en burka blanche accompagnées de leur mahram, en visite à l’hôpital. C’est qu’un nouveau médecin est arrivé, formé à Kabul par les américains de Cure Hospital, avec lesquels AMI a développé un partenariat pour la formation du personnel médical. Depuis son arrivée il y a à peine un mois, le Dr. Hazeem a déjà réalisé avec succès plusieurs opérations. Sur un vieil homme notamment, arrivé avec les intestins dans ses mains suite à une rencontre malheureuse avec une vache. Aujourd’hui, je le vois. Le service est chauffé, il y a des couvertures, des toilettes, et la nourriture est fournie aux patients, les soins sont satisfaisants, et tout ça gratuitement. C’est un vieux monsieur et bien qu’il soit en état de rentrer chez lui, personne n’a vraiment le courage de le renvoyer dans ses montagnes. Jusqu’à ce que l’on ait besoin du lit pour un autre patient bien entendu.
Nous déjeunons du traditionnel riz kabuli : riz à l’huile et morceau de mouton. Pas de raisins secs ni de carottes dans celui-ci, mais il se laisse manger. Je sors fumer une cigarette en cachette, à l’arrière de l’hôpital, j’ai l’impression d’avoir 15 ans (quoi que je n’aie jamais fumé à cet âge), le bout incandescent de la cigarette cachée dans le creux de la main. Une femme de ménage a étendu là, dans un élan d’optimisme indescriptible, une dizaine de draps qui ont gelé sur le fil. Au dessus du mur d’enceinte, quelques maisons construites contre la falaise, et un chemin qu’empruntent des enfants en robes à paillettes. Je respire l’air frais, l’odeur de la neige et le silence de l’hiver. Aux toilettes, j’ai un écho de la Roumanie, au cours de cet hiver 1999, où je devais traverser la cour du petit immeuble de Theodore, le maître d’école, pour aller uriner dans un trou recouvert d’un siège en bois par moins douze degrés. Odeur aigre et fumée ; la vie.
Le Dr. Hazeem est appelé pour s’occuper d’un patient qui vient d’arriver, et je me retrouve seule dans cette pièce surchauffée. Je commence à somnoler et suis réveillée en sursaut par le Dr. Najib qui m’appelle pour faire la visite des patients hospitalisés. Je ne suis pas médecin, mais ça ne gêne personne. Dans la première salle, celle des hommes, il y a un jeune garçon de 14 ans, Borat, hospitalisé le jour même suite à des douleurs abdominales. A son arrivée, il était en choc hypovolémique, en état avancé de déshydratation. Le médecin soupçonne une péritonite. Il faut le voir ce petit bonhomme, se tordre et gémir sous les coups de la douleur. Ses lèvres sont sèches et blanches, ses mains ne se meuvent qu’avec lenteur, il n’arrive pas à garder les yeux ouverts. C’est une scène insoutenable pour moi. Il n’est pas question de calmer la douleur, car c’est un des indicateurs de gravité. L’idée est de le stabiliser avant de l’envoyer en chirurgie. Le médecin finit par l’intuber par le nez, le garçon se débat. Dans le tuyau, un liquide brun s’écoule enfin, l’acide de son estomac. Ils espèrent ainsi faire baisser la pression sur son abdomen. A son bras, une perfusion s’égoutte à toute vitesse. Il faut faire remonter la pression sanguine. Il a l’air d’aller un peu mieux. L’homme qui l’accompagne nous rejoint dans la pièce, le médecin tente de le rassurer. C’est son oncle ; il nous dit que le père de l’enfant a des problèmes psychologiques. Nous le félicitons d’avoir amené l’enfant à temps. Au centre de traitement thérapeutique de la malnutrition, un petit être m’arrache un gémissement : deux grands yeux noirs font deux trous, comme des miroirs sans tain, dans un visage en miniature. L’enfant, qui a 2 ans et demi, pèse 4,3 kg pour 59 cm et ressemble à se méprendre à ces têtes réduites qui me fascinaient tant dans Connaissances de Monde. Tout est là, mais en petit. Et pourtant, cette petite fille a déjà commencé à reprendre du poids grâce aux laits thérapeutiques qui lui sont administrés. Sa mère, 40 ans, est là, avec son père qui la tient dans ses deux grandes mains comme un nouveau né. Nous leur posons quelques questions pour connaître leur histoire. C’est la neuvième de la famille. Un enfant est mort. Nous essayons d’expliquer au père qu’il faut arrêter de faire des enfants. Les autres parents présents dans la pièce rigolent. Mais tout le monde écoute avec intérêt. Il faut le voir cet homme digne, élancé et encore grandi par son turban, tenir sa petite fille comme un trésor, comme un vase qui risque de se briser si on le sert trop fort. Elle a l’air ainsi encore plus petite, et en même temps, quel meilleur écrin ? Quelle meilleure protection. Ils offrent l’image d’une famille de lions, où le père défendrait son petit, toutes griffes dehors si on tentait de lui arracher. A côté, la maman a l’air en retrait, comme impuissante, comme étrangère à ce qui se joue là entre le père et la fille.
Dans la salle d’hospitalisation des femmes, une jeune mère de 27 ans a été opérée il y a quelques semaines par le Dr. Hazeem suite à une grossesse ectopique. Elle est là pour qu’on lui enlève ses points de suture. Sa fille de 13 ans l’accompagne. Je suis atterrée. Qui plus est, si cette fillette a des allures de gamine timide, elle a aussi les réflexes d’une jeune femme, se cachant derrière son voile pour répondre à nos questions. J’ai envie de m’écrier : « Ne la mariez pas trop vite ! Laissez-là jouer encore un peu ! » Je lis sur le visage de la patiente une profonde tristesse, ou l’ennui, ou un désintérêt pour ce qui pourrait bien lui arriver. C’est peut-être la dépression dont on dit qu’elle touche ici 75% des femmes. Ou peut-être que je projette ma propre révolte et ma compassion. C’est une journée difficile pour moi. Mais en voyant les améliorations apportées par le Dr. Hazeem et l’activité de l’hôpital, je me dis aussi qu’il n’y a nul autre endroit où je préfèrerais être à ce moment-là. Après le dîner, je vais téléphoner à une amie. J’attends mon tour pour aller aux toilettes, devant la salle où la jeune maman de 27 ans est hospitalisée. Sa fille, m’entendant à travers la porte, sort sa tête, curieuse, souriante derrière un coin de voile qu’elle tient devant sa bouche. Je lui souris en retour et commence à lui poser quelques questions. Elle s’appelle Gulsho et est donc l’enfant unique de la maison. Je lui demande si elle va à l’école : « non, car il n’y a pas d’école pour les filles dans mon village, mais mon oncle est professeur et il me donne des cours à la maison ». Elle se met à me raconter la vie là haut, mais je n’y comprends goutte. Elle a une drôle de diction, articulant mal les « r ». Elle parle, parle, parle, tout en se rapprochant de moi. Elle finit par s’asseoir sur le banc, à mes côtés, et continue à se rapprocher tout en parlant. A la fin, elle s’est serrée tout contre moi, tripotant la fermeture de mon manteau, jouant avec la fourrure de la capuche, comme si elle me connaissait depuis longtemps, toujours babillant. Sa maman nous rejoint et nous continuons la discussion, bien que je ne comprenne qu’un mot sur deux ou trois ! Le Dr. Najib passe devant nous : « You’re practising your Dari ! ». Eh oui ! C’est bien pour ça que je suis ici, non ?
Je dors dans la salle de gynécologie, ce qui fait beaucoup rire mon amie. Et oui ! Je passe une nuit en salle de gynéco dans un hôpital au fin fond de l’Afghanistan ! Qui peut en dire autant ?! Je suis réveillée dans le courant de la nuit. Je grelotte sous ma couverture alors que je m’étais endormie pratiquement en sueur à cause du bukhari. Je ne sais pas ce qui m’a réveillée. Il doit faire moins 15°C à l’extérieur. Je suis parfaitement consciente et je pense qu’il est déjà 7 heures. Mais je lis sur mon réveil qu’il n’est que 3h30. Je me lève sur le ciment glacé et vais jeter un coup d’œil au bukhari. Aucune chance : il n’y a plus une braise. Dehors, la pleine lune baigne la cour de l’hôpital comme un soleil matinal dans un ciel brumeux. Le générateur est encore en marche. Je comprends qu’il doit y avoir une opération en cours. Sans doute l’adolescent et la suspicion de péritonite. J’installe mon duvet, la couverture et mon patou et me rendors sans m’en rendre compte. Le réveil sonne à 6h30. Il fait encore plus froid, mais je voudrais savoir comment va Borat. Je fais une toilette rapide, mets un coup de déodorant, chausse mes grosses bottes, enfile un sous-pull, ma tunique, ma polaire et ma doudoune. Me voile. Enfin, je mets des mitaines et sors faire un tour pour me réveiller avant d’aller voir mes collègues. En deux secondes, j’ai l’impression d’avoir le bout des doigts gelés… En arrivant dans l’aile d’hospitalisation, je ne vois personne. La gynécologue m’apprend que les deux docteurs dorment encore après avoir passé la nuit en chirurgie. J’attends avec impatience qu’ils se réveillent ; que s’est-il passé ? Au petit déjeuner, ils nous rejoignent enfin et j’apprends que tout le monde a été sur le pied de guerre entre 23h36 et 3h30. Il y a eu problème de chauffage et le patient était en hypothermie sur la table d’opération. Le problème a duré pratiquement 3h, pendant que le Dr. Hazeem, assisté du Dr. Najib, pratiquait l’appendicectomie. Toute la nuit, les médecins ont essayé de convaincre l’oncle de Borat de donner son sang pour une éventuelle transfusion, mais celui-ci a refusé, par peur, disant qu’il valait mieux qu’un seul des deux meurt, qu’en lui prenant son sang, ils le tueraient. Nous assistons au rapport matinal. Le Dr. Hazeem tente de contrôler sa colère à propos du problème de chauffage. Mais il dit quand même au logisticien que le patient ne serait pas mort à cause de l’opération, mais à cause du froid… Ce matin, Borat est au plus mal. Le pouls est fuyant, la tension beaucoup trop basse. Il est sous oxygène, on essaye de faire remonter la pression sanguine. Son torse se soulève comme celui d’un chaton qui vient de naître, la respiration est rapide et difficile. De temps en temps, il ouvre les yeux, roule des pupilles, gémit un mot que je ne comprends pas et retombe dans un état semi comateux. Sur le visage de son oncle, une inquiétude empreinte de souffrance. J’essaye de le rassurer tant bien que mal, en lui disant que ça va aller, que le petit est fatigué après l’opération. Mais j’ai déjà envie de pleurer. Les médecins entrent dans la pièce et s’agitent, soucieux, autour du patient. Ces prochaines 24h sont critiques. Je n’y tiens plus. Je préfère sortir et venir me réfugier dans une des pièces à vivre du personnel soignant, et écrire tout ça. Du fond de mon cœur me vient une envie de prier. Car que faire ? La prière est donc l’arme de l’impuissant ? Vers qui se tourner quand il n’y a plus qu’à attendre, quand il n’y a rien à faire ?Dans l’après-midi, je passe régulièrement lui rendre visite. J’ose enfin lui prendre la main, il ouvre les yeux un instant. Je lui touche à peine le front, un peu honteuse de ma faiblesse. Plus tard, le Dr. Hazim me demande de prendre une photo de lui avec le patient. Il pose pour la photo, le stéthoscope sur la poitrine de Borat, il sourit, confiant. Ce soir, à 17h, Borat est décédé. Le Dr. Najib a les larmes aux yeux et le Dr. Hazeem se repasse le film de tous les gestes, tous les traitements qu’il a tentés. Borat est arrivé trop tard : ce qui aurait dû être une simple appendicectomie de 15 min pour un chirurgien averti s’est transformé en un cas intraitable. Les médecins sont en colère. Ils manquent de moyens, de médicaments, les parents ne sont pas responsables. L’oncle est encore là, avec son neveu endormi, il ne sait pas quoi faire avec le corps, alors nous proposons au Conseil communautaire de santé de l’hôpital de l’aider et de prendre en charge le transport. Quant à moi, je retiens mes larmes. Qui suis-je pour pleurer et me désoler ? Quelle peine serait comparable à celle des médecins qui ont travaillé toute la nuit, espéré toute la journée. J’essaye de les encourager à parler. On oublie vite dans ce pays où les hommes ne vivent que jusqu’à 45 ans que ces deux médecins, s’ils me semblent déjà âgés, physiquement et moralement, ont tous les deux moins de 30 ans. J’ai conscience aussi que pour le Dr. Hazeem, qui a été formé dans un grand hôpital américain, le manque de moyen et l’isolement peuvent être extrêmement frustrant et désolant. C’est la dure réalité de la médecine de campagne et l’omniprésence de la mort. Borat est donc mort à 14 ans, parce que son père est fou, et que personne n’a su écouter ses plaintes à temps. Une chape de plomb nous est tombée sur les épaules tout d’un coup. Chacun est dans son monde. Nous n’avons rien à dire, rien ne semble digne d’être énoncé. Les rares propos échangés pour régler le transport du corps se font en chuchotant. Borat est mort seul, bien qu’entouré du personnel soignant de l’hôpital, sans un geste de tendresse, sans personne pour lui tenir la main, pour déposer un dernier baiser sur son front. Borat est mort à l’heure de la prière, à l’heure où la nuit tombe, glacée, sur les montagnes blanches. Et son corps s’en va dans la nuit, vers sa mère qui ne lui aura pas dit au revoir. Au matin, un garde vient frapper à ma porte pour prendre mon sac. Je me presse et n’ai pas le temps de penser à Borat. La sortie de la vallée est un moment de pur ravissement qui me fait oublier la tristesse de la veille. Il est si facile, donc, de compartimenter. Je descends de voiture pour prendre des photos. Alisha, qui conduit, admire autant que moi le paysage et stoppe de lui-même la voiture lorsque la vue sur la vallée est dégagée. Le soleil se lève à mesure que nous progressons, éclairant les sommets d’une lueur enflammée, tandis que les nuages dessinent des moutons roses. Nous faisons une pause dans la clinique de Zeraki, pour prendre un petit-déjeuner. C’est Alisha qui nous prépare les œufs que je déguste avec une miche de pain complet que l’on ne trouve qu’à la campagne. Le Dr. Najib a l’air soucieux. Je lui demande ce qui ne va pas. Nous reparlons de Borat. Il me dit : « Tu sais, il faut avoir des enfants pour comprendre. Pour mon fils, alors qu’il était à peine dans le ventre de ma femme, je voyais déjà son futur, je faisais des projets. Jusqu’à 14 ans, c’est très dur pour des parents d’élever un enfant. Et quels rêves il devait avoir ? A son âge, je me voyais comme un grand homme… Non, vraiment, 14 ans, c’est trop jeune pour mourir. » Soupir. Comment le Sort choisit-il de frapper ? Le bukhari grésille, et chauffe, et m’endort… Mais il faut reprendre la route. Je m’installe pour piquer un petit somme. Quelques minutes plus tard, des secousses me sortent de ma torpeur. J’ai juste le temps de plaquer les mains sur le pare-brise : Alisha a perdu le contrôle de la voiture sur une plaque de neige gelée et nous nous retrouvons le nez planté dans une ornière. Tout le monde descend de voiture, mais il y a avec nous deux jeunes vaccinateurs à qui l’on donne la pioche et la pelle. Une demi-heure plus tard, nous sommes repartis. J’ai eu le temps de boire l’air glacé qui monte des pentes enneigées. Je finis le voyage le visage caché par mon foulard, la tête posée contre mon blouson, dormant d’un sommeil haché jusqu’à Aybak.
A la maison, j’ai juste le temps d’allumer le bukhari de la salle de bain que Noria, ma prof de Dari arrive. Aujourd’hui, elle a préparé des phrases pour utiliser le présent continu. J’arrive à déchiffrer les signes alambiqués. Je suis si contente.Voilà à peine deux mois que je suis arrivée, mais j’ai l’impression d’être ici depuis des lustres. Il n’y a pas une seconde de ces trois jours de terrain que je regrette. Je me sens en totale harmonie avec moi-même, avec les gens et les lieux. Il est possible, alors, de se sentir à sa place… |