Dimanche matin nous partons à 7h, dans un froid mordant mais sous un ciel limpide. L’aube se traîne, le soleil fait une grasse matinée, caché derrière les hautes parois du canyon qui encadre la vallée de Sarbagh. Je connais cette route, je l’ai déjà prise quelques fois, du nord au sud et du sud au nord. Aujourd’hui, nous remontons la vallée vers le nord. Dans la voiture, je suis assise à l’arrière, à côté de Nicolas, qui travaille chez Solidarités à Doab, car après 1 an en Afghanistan, j’ai pris le pli d’être embarrassée à l’idée de toucher un afghan ! Le Dr. Faim est assis à côté d’Alisha, le chauffeur. Moshtaq enfin, le logisticien de Ruy-Doab, sert Nicolas de près et se met à somnoler, ses paupières tombant lourdement sur ses yeux paresseux. Après 1 mois d’immobilité, je peux partir sur le terrain pour une petite semaine de supervision. Je suis excitée par notre programme, car nous devons aller visiter des cliniques que je n’ai encore jamais vues, et que nous appelons dans notre jargon interne des Guantanamo, du fait de leur isolement pendant l’hiver. Pour preuve, nous avons livré les médicaments et les consommables médicaux pour 6 mois, en prévision de l’hiver et de la neige qui rend parfois ces villages inaccessibles.Je passe les premières heures du voyage à admirer le paysage. Sur les fenêtres, à l’arrière de la voiture, la buée gèle à peine formée et je vois tout à travers une brume blanche. Au détour d’un virage, surprise : un gros rocher est tombé au bord de la piste et empêche deux camions de passer. Le petit groupe de chauffeurs et de leurs assistants tente tant bien que mal de le faire bouger en maniant une barre à mine comme un levier. Ca n’avance guère et la piste est tellement étroite qu’il nous est impossible de passer. Rien d’autre à faire que d’attendre. Alisha part jeter un coup d’œil. Un troupeau de moutons dépasse les camions et se dirige vers nous, guidé par un jeune homme drapé dans son patou. Dans le fond de la vallée, le torrent charrie une eau glacée. Un petit pont de pierres, de bois et de boue le traverse. Quelques minutes plus tard, un groupe de jeunes garçons menant ânes bâtés on ne sait où, nous rattrape et emprunte le pont en se tournant de temps en temps pour nous regarder. Moment magique, trop bref, où la file de leurs bêtes et leur pas énergique apportent un peu de vie dans ce paysage minéral et aquatique. Finalement, le rocher a bougé de quelques centimètres, suffisamment pour laisser passer les camions. Mais il nous faut maintenant faire une marche arrière pour trouver un endroit où les croiser. Je ne suis pas vraiment rassurée par les quelques mètres de ravine qui nous séparent du torrent. Comme d’habitude cependant, ça passe au millimètre ! Nous ne sommes pas au bout de nos peines sur ce trajet. Nous avançons dans un paysage de conte de fées. Parois immenses dorées par le soleil matinal ; par endroit, il y a des traces de tremblement de terre, éboulis et effondrement du terrain, formes sans histoires et sans logique, violence insensée de la terre et de ses énergies incontrôlables. Un village a été ainsi emporté en 2002, engloutissant 45 personnes dans des entrailles boueuses. La rivière que nous continuons de longer est complètement gelée. C’est l’embâcle. Je n’avais jamais vu ça. C’est impressionnant : l’eau qui d’habitude est si forte à rouler les pierres, a empêcher les bêtes de passer, à faire fondre les murs de boue, est aujourd’hui prisonnière sous une couche de 20 ou 30 cm de glace. Des petites cascades se sont figées dans leur mouvement, épousant la forme des rochers, formant des reliefs de coraux d’un blanc laiteux. Nous passons le district très peuplé de Ghulam wa Sarbagh et ses jardins d’arbres fruitiers et de vigne grimpante, Kala Gumba et ses quatre groupes de maisons construites par un des chefs communautaires de la région, Abdul Ahmad, et son fils, pour leurs différentes femmes. Un peu plus loin, nous n’avons plus d’autre choix que de rouler dans la rivière, ou plutôt sur la rivière gelée, enserrés par deux parois d’une verticalité quasi-parfaite. La lumière y pénètre à peine. L’air y est frigorifique. Des troncs sont figés par les glaces comme paralysés par le regard de la Méduse. Nous nous heurtons à un passage délicat. Les traces de la piste ont complètement disparu. Alisha ne sait plus quoi faire. La langue de glace s’étend jusque derrière un méandre, sans qu’on puisse distinguer si la situation s’améliore plus loin. Nous sortons de la voiture et marchons sur quelques mètres sur une corniche pour réaliser que la piste n’existe plus.Un jeune militaire est là aussi, il veut passer en longeant la corniche. Alisha le prévient que c’est un cul de sac, qu’il vaut mieux traverser un peu plus en aval et passer sur l’autre rive, mais il ne veut rien entendre. Nous le voyons revenir quelques minutes plus tard, la mine dépitée. Après des essais infructueux pour contacter Doab par la radio ou le téléphone satellite, nous décidons de rebrousser chemin jusqu’à Kala Gumba. Là, nous sommes bientôt rejoints par Abdul Ahmad et son fils qui nous invitent à prendre le thé. Nous déclinons l’invitation car il nous faut trouver une solution pour finir notre route jusqu’à Doab. Au pire, il y a la possibilité de louer des chevaux et de rejoindre notre destination par la montagne. Je ne serais pas contre ! Nous finissons par contacter le bureau, qui demande à la clinique de Doab de nous envoyer l’ambulance. Et nous attendons que le temps passe. Des enfants se sont rassemblés, m’observant dans le reflet du rétroviseur extérieur. Un jeune homme est là aussi, avec son gros chien de combat, un « kouchi ».La radio sonne, c’est l’ambulance qui s’est enlisée !!! Bon, c’est reparti pour un tour, il nous faut joindre Solidarités qui finit par envoyer un Land Rover pour sortir l’ambulance de la glace. De notre côté… Nous devons décharger la voiture de nos bagages pour faire à pieds la distance qui nous sépare de l’ambulance. Nous ne savons pas vraiment combien de temps cela va nous prendre. Et nous avons du matériel pour les cliniques que nous devons superviser autour de Doab : une glacière avec des vaccins, des boîtes en carton en kit pour les seringues usagées, quelques médicaments, sans compter nos affaires personnelles, mon ordinateur… Heureusement, nous retrouvons le jeune militaire qui prend mon sac sur son dos… La vie est ainsi faite de coïncidences qui s’enchaînent comme des dominos. S’il avait écouté les conseils d’Alisha, nous aurions manqué de bras et n’aurions sans doute pas pu faire le trajet en une seule fois et arriver à Doab pour la nuit. La marche est longue. Nous passons sur la rive droite de la rivière, au pied même de la falaise, marchant en équilibre sur le bord d’un petit canal d’irrigation, mettant parfois nos pas sur la glace, en redoutant qu’elle se brise sous notre poids. Mais non, tout se passe bien. Nicolas marche loin devant, suivi de Moshtaq, du jeune soldat, de moi, et du Dr. Faim, qui s’est sans doute un peu trop chargé et qui commence à souffler comme un bœuf. Je n’en mène pas large non plus ; je crève de chaud dans mon gros blouson, et mes chaussures pèsent une tonne. Je chante à voix basse pour ne pas penser à la longueur de la marche. Enfin, dans un élargissement du lit de la rivière, nous apercevons l’ambulance qui a la roue arrière droite bien fichée dans la glace, et le Land Rover de Solidarités. Il nous faudra encore pratiquement 1h30 pour sortir la voiture de son trou, après moult efforts pour la pousser, la soulever, la tirer, la secouer… Le soleil est déjà passé derrière les montagnes, il est 16h30, et il commence à faire un froid à fendre pierre. Je suis bien contente d’arriver à Doab. Je passe la nuit dans la maison de Solidarité. Nicolas y a aménagé un hammam et c’est un pur bonheur de s’y étouffer après cette longue et froide journée. Le lendemain matin, nous restons 1 h dans la clinique de Doab, en attendant l’ambulance qui est parti chercher une femme souffrant d’hémorragie vaginale, dans un village proche. Nous allons à Surkh Qala. C’est un « sub centre », le niveau de centre de santé juste après le poste de santé : il y a un médecin, une sage-femme et un garde. En partant, nous croisons un cortège de cavaliers en tenue d’apparat qui accompagnent au galop un jeune homme qui va se marier. Le cheval de ce dernier est le plus décoré, couverture neuve sous la selle. Il porte un turban gris encore amidonné et a des traits très asiatiques. Il ne doit pas avoir plus de 20 ans, mais a déjà l’air d’un prince. Pour aller à Surkh Qala, nous nous enfonçons dans la vallée de Doab. Nous nous enlisons encore une fois en traversant une petite rivière. Les roues avant de la voiture dérapent sur le rebord glacé du torrent. Un gros rocher empêche le chauffeur de faire une marche arrière. Du fond du canyon, un homme en bottes arrive avec ses deux ânes chargés de boisseau. Je le prends en photo et le vois se diriger vers nous. Zut, il n’est peut-être pas content que je le mitraille ainsi ! Mais non, sans dire un mot, il s’empare de la pioche qui traîne par terre, s’enfonce dans l’eau glaciale, et commence à dégager la roue arrière. Cinq minutes plus tard, la voiture sort de son piège de glace et cet homme s’en va, toujours sans un mot. Avons-nous rêvé cette aide ? Nous crevons quelques kilomètres plus loin et installons la dernière roue de secours. Il faut prier pour ne plus crever… Zabi, qui est du coin, me raconte un peu l’histoire de la région : il y a une grotte très profonde dans ce canyon, où des centaines de gens auraient été enfermés à l’époque de Gengis Khan. On peut encore y voir les crânes, parait-il. Frisson d’excitation : ça me dirait bien d’aller un jour y faire un tour.La vallée de Surkh Qala est une vallée à problèmes. Une dizaine de villages sont desservis par la clinique, mais ils ne s’entendent guère. Suite à de longues discussions auxquelles le chef de la police de district a dû se mêler, il a été décidé d’établir un planning : chaque jour de la semaine a été attribué à un ou deux villages. Ainsi Madirak vient le samedi, Ahagaran vient le dimanche et ainsi de suite. Un représentant du village accompagne même les malades. La clinique a été construite au milieu de nulle part, certes à un emplacement central, mais loin de tout. Le personnel a peur des loups qui rodent. La communauté a participé pour la construction d’un mur d’enceinte, mais il n’y a toujours pas de portail.Le bâtiment est exposé à tous les vents. C’est une autre organisation qui l’a construite et l’AMI a repris les murs pour y gérer les services de santé. Tout le côté nord est recouvert de glace… à l’intérieur ! A l’extérieur, les gouttières sont gelées, l’eau formant un cône glacé qui se perd sur le ciment. C’est un bâtiment moderne, les fenêtres sont en aluminium ou en PVC : impossible donc d’y clouer les grandes toiles de plastique qui servent à isoler pendant l’hiver. Il faudra trouver une autre solution : couverture, toile cirée ou peau de mouton tendues sur un fil… N’importe quoi tant qu’on peut faire monter la température de quelques degrés. J’apprécie la connaissance du terrain de l’architecte ou de l’ingénieur ! Nous ne restons pas longtemps car la sécurité n’est pas très bonne en ce lieu. C’est dommage, car il y aurait beaucoup à faire et à expliquer au jeune médecin qui travaille là. Pour exemple… La patiente qui est dans le bureau du médecin a 15 ans… et un bébé de 7 mois dans les bras. Elle est accompagnée par son mari de 21 ans et la sœur de celui-ci. Ils sont là pour le bébé qui a une pneumonie. Mais la maman a l’air mal en point. Le médecin prend sa pression sanguine : 8 ! Elle est toute maigre, a des doigts de fée, garde les yeux baissés, montranr à peine son visage mangé de tâches de rousseurs, encadré par des cheveux coupés au carré, une pastille de métal argenté sur une aile du nez… Nous expliquons au mari qu’il doit essayer de trouver de la viande, des haricots, des pommes de terre. Il opine de la tête, soucieux. On sent qu’il veut bien faire, mais enfin, comme faire ? Où trouver tout ça en plein hiver ? On lui demanderait de donner du caviar à son épouse, ce serait la même chose ! J’ai le cœur serré. Je pense à mes Caravelles, ces adolescentes dont je m’occupais chez les Guides de France, et avec qui nous parlions petits copains, vêtements, épilation, protections périodiques, premières relations sexuelles, orientation scolaire, métier, rébellion familiale, cigarettes ou pétards, amitiés, voyages… Je ne sais quoi penser. Pour moi, une jeune fille de 15 ans est forcément une gamine. Mais n’est-ce pas plutôt nous qui avons infantilisé nos adolescents ? Nous finissons la consultation en les référant à la sage-femme pour qu’elle leur explique les principes de planification familiale, car si la maman a déjà un enfant à 15 ans, on peut estimer qu’à 30 ans, la famille comptera une dizaine d’enfants… Il n’est pas étonnant dans ces conditions de croiser des femmes qui à 30 ans ont déjà l’air de grands-mères. Certains diraient que c’est la volonté de Dieu, qu’il faut accepter la vie comme elle vient. Mais c’est aussi accepter la mort qui arrive 30 ans en moyenne plus tôt en Afghanistan qu’en France par exemple. Le lendemain, à Allawuddin, je rencontre une patiente de 30 ans, qui a 8 enfants, 4 garçons et 4 filles, dont la dernière souffre de malnutrition chronique, tandis que la petite de 10 ans qui les accompagne à une vilaine maladie de peau sur les jambes, qui ressemble fort à de l’herpes. La maman nous dit que depuis qu’il y a la clinique elle est contente car elle reçoit des injections contraceptives. Avant ça, me dit elle, c’était un bébé tous les ans… Au retour, nous dépassons le vieil homme qui nous avait aidés à l’aller et ses deux ânes, qui progressent lentement et n’ont pas eu le temps d’atteindre Doab. Nous y arrivons nous-mêmes en milieu d’après-midi et nous prenons le temps de superviser la clinique, d’écouter les requêtes du personnel et de donner nos conseils. Le Dr. Faim est un superviseur très attentif et très doux. Il parle d’une voix basse et calme. J’aimerais qu’il déteigne un peu sur moi ! Je le sens très motivé par son travail et soucieux de bien faire. Il est par ailleurs très bavard et il est un peu difficile de dormir dans la voiture avec lui ! Mais il est une source d’informations intarissable sur l’Afghanistan et l’histoire, sur Gengis Khan et ses deux frères, qui ont un jour formé une chaîne humaine entre Doab et Allawuddin pour nourrir la population... Il vient de se fiancer et me montre en cachette une photo de sa fiancée. C’est sa cousine. Je lui dis qu’elle est très belle et il en est tout surpris. Plus tard il me redemandera : « Vraiment, tu la trouves belle ?! ». Il passe son temps à me poser des questions sur la grammaire et le vocabulaire anglais, en contrepartie de quelques leçons de Dari.Mardi, nous partons pour Qashqa, le fief du Mollah Islam, et Allawuddin, une zone hazara. La route jusqu’à Qashqa est indescriptible. C’est complètement irréel. Ces paysages ne peuvent être qu’imaginaires. Je n’ai vraiment pas de mots. C’est une succession de canyons étroits et bas, de rochers jetés de part et d’autre de la piste dans le seul but de mettre des obstacles sur la route du voyageur ; les noms sont évocateurs : Canyon de l’Enfer... En de trop rares instants, nous croisons ou dépassons des hommes sur des ânes ou des chevaux. Des troupeaux de moutons et de chèvres tachent les pentes marron de petits points noirs, bruns, gris et blancs. La route est longue dans ce désert, et je sors le dernier cake aux amandes, pistaches, noix et raisins secs que j’avais cuisiné avant de partir. C’est l’occasion d’une bonne partie de rigolade, car mes collègues l’adorent et se battent pour se resservir. Ils finissent par m’appeler « maman » ! Qashqa apparaît enfin au bout de quatre heures de cette piste qui, si elle est magnifique, n’en reste pas moins pénible. Le village est blotti au pied d’une immense falaise, dans une petite vallée secrète. La descente est une succession de 18 virages en épingle à cheveux qu’il faut négocier prudemment. J’annonce : « Le vol Kamair AK16 va décoller pour Qashqa. Alisha, le commandant de bord, prie tous les passages d’attacher leur ceinture. Le ciel est dégagé, la température au sol est proche de 0°C. ». Tout ça dit d’une voix feutrée. Autres éclats de rire. Nous nous arrêtons pour prendre une photo de groupe. Ils sont aussi amoureux de ces paysages que moi ! A Qashqa, je fais une belle rencontre. Il n’y a là que Qiâmaddin, un infirmier diplômé depuis 2 ans à peine. Avant d’être recruté par l’AMI, il travaillait dans une pharmacie à Mazar-e-Sharif. Je le vois en consultation. Il a une attitude admirable avec les patients, leur posant plein de questions sur leur histoire, s’adressant à eux gentiment, prenant le temps de les écouter. Il est très doux avec les enfants, leur disant des mots qui les rassurent avant de les examiner. Bien sûr, il est jeune et a encore beaucoup de choses à apprendre car il n’a pas vraiment été formé pour établir un diagnostic, mais comme dit le Dr. Faim, « ce n’est pas difficile d’être ingénieur ou médecin, ce qui est difficile, c’est d’être un être humain ! »Allez, j’avoue, j’ai les larmes aux yeux devant tant de gentillesse… Surtout par contraste avec l’expérience tendue la veille à Surkh Qala. Malheureusement, nous ne pouvons rester trop longtemps, car il nous faut atteindre Allawuddin avant la nuit. Nous repartons pour 2 heures d’ascension jusque vers 3 000 mètres de plateau désertique. La vallée d’Allawuddin s’étend comme un serpent au pied d’une haute montagne, Chawli Khan, du nom du frère cadet de Gengis Khan qui y avait fait son lit. C’est de là que la chaîne humaine s’était formée pour nourrir les habitants de la région. Le sommet rocheux de cette montagne est dans les nuages, les pentes sont recouvertes de neige. Vieux bonhomme encore puissant qui garde la plaine à ses pieds.Nous arrivons à Allawuddin en fin de journée. Le soleil se couche dans une lumière mordorée. Le Dr. Najib qui est arrivé il y a 3 mois est hazara. Ainsi, l’activité de la clinique a rapidement augmenté. Ce médecin a été emprisonné pendant 3 ans à Pul-e-Shaqi à Kabul, par les talibans. Il y a appris l’arabe, la calligraphie, l’art du tissage des perles, visité de temps en temps par le CICR, alternant avec des séances de tortures. Il a gardé de cette période des mains tremblantes, un amour des droits de l’homme, un goût immodéré pour la cigarette, la phobie de la chaleur et de la crasse, qui rend parfois les consultations difficiles, avec ces paysans qui ne connaissent pas le savon. Il est très exigeant et appliqué, mais manque de souplesse. Dans son cabinet, une famille avec 2 bébés qui souffrent de pneumonie. Il est quasiment impossible de les ausculter car ils pleurent et se débattent. Enfin, le médecin demande au papa de sortir avec le plus grand, gardant la maman dans la salle. Celle-ci ne sait pas quoi faire avec son bébé. Pas un geste de tendresse ou de paroles rassurantes pour le calmer. Finalement, je lui mets un stylo dans les mains. Il s’arrête de pleurer et ce petit bout d’homme de 2 ans s’empresse de glisser le précieux cadeau dans une poche de son gilet. Je passe la nuit avec Friba, une jeune sage-femme de 21 ans, de la vallée voisine mais inaccessible, de Dara-i-Suf. Elle est allongée sur un tushak, dans ses vêtements, et me raconte un peu son histoire. Cela fait deux mois qu’elle n’a pas pu parler à sa famille. Son père est malade à Mazar. Je lui donne le téléphone satellite et lui propose d’appeler sa famille 5 minutes. Elle revient radieuse et m’embrasse sur les deux joues. Elles est d’une beauté aristocratique, avec deux grains de beauté posés comme des mouches, en regard de part et d’autre du coin droit de ses lèvres, qui lui donnent un peu l’air d’une actrice américaine. Quelle vie est-ce donc que celle de cette jeune femme entre quatre murs ? Rappelez-vous ce que vous faisiez à 21 ans ! Les études, les rêves, l’amour, les voyages, quand le monde est un vaste terrain de possibles… Nous papotons ainsi jusqu’à ce que le générateur soit éteint. Friba garde une petite lampe à pétrole allumée en me disant que sans cette lumière, lorsqu’elle se réveille, elle ne sait plus où sont le haut et le bas. Il fait une chaleur étouffante, à cause du bukhari qui gronde, je ne garde qu’une fine tunique et dort sur le duvet. Bien sûr, pendant la nuit, le bukhari s’éteint et je suis réveillée par l’air glacé qui s’infiltre sous les montants des fenêtres. Au matin, j’ai une grosse migraine, la gorge gonflée et le nez pris. Mais il faut se mettre au travail, après un petit-déjeuner comme je les aime : œufs au plat, pain complet et crème fraîche, thé brûlant très sucré avec une pointe de cardamome. Nous n’avons guère le temps de nous attarder avec le médecin pour les consultations car nous sommes « convoqués » par les chefs communautaires. Ils sont venus en deux groupes, représentant chacun un ensemble de villages qui ne s’entendent pas entre eux. Il nous faut donc les recevoir séparément. Ils ont les mêmes plaintes, qui sont liés à leurs attentes et leur incompréhension ou leur méconnaissance du système de santé.-- Les malades viennent de très loin à la clinique, mais le médecin ne leur donne pas assez de médicaments. -- Et les femmes qui viennent accoucher ne reçoivent pas d’injection… Qui plus est, le médecin crie sur les personnes qui accompagne la future maman, en leur ordonnant de sortir de la salle d’accouchement, n’autorisant qu’une personne à accompagner la parturiente. Le dialogue s’engage : -- Voyons, pouvez-vous me dire à quoi servent l’amoxyciciline, le cotrimoxazole ou la nystatine ?%u2015 Mais non, je ne sais pas.%u2015 Bien, pouvez-vous me dire qu’est-ce qu’un bon cheval ? -- Bien sûr, c’est un « Surkhon ». -- Vous voyez, je n’irai pas demander au médecin de choisir un cheval pour moi, car ce n’est pas son métier, par contre je vous ferais confiance pour me conseiller. Mais si je suis malade, j’irai demander l’avis du médecin, et je lui ferai confiance, je n’irai pas vous voir. Il faut faire confiance aux médecins et à la sage-femme qui ont étudié. De plus, le médecin et la sage-femme ne font pas vraiment ce qu’ils veulent, ils appliquent les protocoles du ministère de la santé afghan, pour les médicaments, ou le respect des règles d’hygiène. Ces hommes dignes rigolent doucement et hochent la tête, ayant compris où je voulais en venir. -- Bien, mais l’autre jour, je suis venu avec mon fils qui avait une pneumonie sévère et qui a reçu une première injection à la clinique. Il fallait revenir dans la nuit, cinq heures plus tard, pour la deuxième injection, et le médecin n’a pas voulu me donner le flacon pour que je la fasse moi-même à la maison. Le Dr. Faim explique : -- C’est normal, si l’injection n’est pas faite proprement, l’enfant peut avoir un abcès. Vous n’avez qu’à trouver une maison dans laquelle vous pouvez rester jusqu’à l’heure de l’injection suivante. Si vous ne connaissez personne, vous pourriez construire une pièce supplémentaire sur le terrain de la clinique pour y héberger la famille des patients pour les accouchements ou ce genre de traitement. -- C’est une très bonne idée, nous discuterons avec le comité de santé et les villageois pour nous cotiser et construire une petite maison. Ainsi se termine cette conversation au cours de laquelle personne n’a élevé la voix, ne serait-ce qu’une fois. Le sens de la négociation de ces hommes est impressionnant. On sent l’expérience de ces chefs traditionnels qui ont appris à régler les disputes ou les conflits par la discussion, dans une société où les tribunaux traditionnels font la loi, où chaque problème trouve une solution adaptée, sans vraiment de règle systématique. Lorsque nous quittons Allawuddin pour rejoindre Qashqa et Allawuddin, nous les voyons rentrer chez eux, s’éparpillant qui à cheval, qui sur un âne, qui à pieds, sur la piste qui longe la rivière, drapés dans la dignité de leur « chapan » et de leur patou. Ils nous saluent d’un lent signe de la main, certains la portant sur leur cœur dans le geste ancestral de paix. Sur la piste devant nous, en haut d’un tertre, un cavalier se tient, solitaire, se découpant comme une forme dans un collage sur un ciel bleu sans défaut. N ous atteignons Qashqa deux heures plus tard… Enfin, atteindre est un bien grand mot, car à quelques mètres à peine de la clinique, en voulant passer sur une rivière gelée sans mettre la position 4x4, la voiture brise les 30 cm de glace et nous voilà à nouveau enlisés. Des hommes nous rejoignent pour essayer de sortir le véhicule de son ornière, mais Alisha ne fait qu’enfoncer un peu plus la roue bloquée. Zabi part chercher le Land Cruiser acheté pour le village par le Mollah Islam. Le voilà venir vers nous une demi-heure plus tard. On arrime un câble, mais rien à faire, trente minutes de plus et nous sommes toujours là. Entre temps, une bande d’une quinzaine d’enfants s’est approchée, curieux ; ils font des glissades sur la rivière. Je prends des photos, fait une petite vidéo et leur montre le résultat. Ca y est, nous sommes amis. Ils sont tous crasseux et il faut que je me fâche un peu pour les empêcher de mettre leurs doigts sur l’appareil photo. Je les fait s’approcher un par un et ils reviennent sans cesse en me disant : « man na didam », moi je n’ai pas vu ! On pourrait continuer ainsi des heures tellement ils rient de se voir sur l’écran. Mais nous les mettons à contribution : petits moineaux allant chercher brindilles pour construire un nid, ils s’égayent pour aller ramasser quelques gros cailloux que nous glissons sous les roues de la voiture. Encore trois bons quarts d’heure, il est déjà 14h et nous sortons de l’ornière. Dr. Faim, Zabi et Qiâmaddin rentrent à la clinique en se tenant par le bras, faisant des glissades à leur tour, au plus grand plaisir des enfants. Qiâmaddin reçoit un vieux monsieur qui accompagne deux mamans et leurs enfants. Tous présentent des signes de parasitose intestinale. L’un d’eux, 5 ans à peine, le ventre gonflé et douloureux nous dit que le vers remonte par la bouche pendant la nuit… Heureusement, le traitement antibiotique est simple et rapide. Nous expliquons à la maman comment avoir une bonne hygiène dans la cuisine, et qu’il faut laver les mains de ses petits, en grattant bien sous les ongles. Nous avalons un déjeuner rapide de frites froides bien huileuses comme on les aime… avant de repartir pour Ruy. Sur la route, en haut du plateau, nous voyons un renard gris traverser devant nous, sa queue touffue battant les broussailles. Plus loin, un troupeau de perdrix s’envole à notre approche. Un gros aigle s’élève, tenant un « moush », croisement du mulot et de la marmotte, dans son bec… Mais pas d’homme. Je suis fatiguée, la tête pleine de tout ce que j’ai vu ces derniers jours, faisant défiler devant mes yeux clos les visages des mères et de leurs enfants. J’ai le cœur serré. Contraste de mes pensées tristes et des paysages grandioses, du babillage incessant de Zabi et du Dr. Faim. La migraine s’est installée et je finis le voyage le visage caché derrière mon foulard.Le soleil se couche déjà quand nous arrivons à Ruy. Je n’ai qu’une envie : celle d’aller me coucher ! Mais il n’est même pas 5h, et nous devons faire la petite réunion traditionnelle avec le personnel de la clinique. Ils ne reçoivent que peu de visites et c’est l’occasion tant attendue de pouvoir présenter leurs doléances… Je note tout consciencieusement et tente de répondre à la plupart de leurs questions. Certaines revendications sont justifiées, mais nous avons des problèmes de budget et je sers les dents devant mon impuissance… Pas facile de faire la chef. La sage-femme est tadjik. Elle a quatre enfants à qui elle n’a pas parlé depuis 3 mois. Nous essayons de joindre le Tadjikistan avec le téléphone satellite, mais rien à faire, ça ne passe pas. Je lis la déception sur son visage. Je commence à réfléchir à un moyen de mettre en relation le personnel de ces cliniques éloignées et leur famille ; je sais que ce serait une motivation à les faire rester plus longtemps à leur poste, car pour l’heure, le taux de défection est très important, et ça se comprend ! Dans la nuit, nous sommes réveillées plusieurs fois par des urgences obstétriques dont une femme encore qui a une hémorragie vaginale. J’aimerais savoir pourquoi, je me demande si les femmes pratiquent l’avortement. Le Dr. Fahim m’assure que non, mais j’ai du mal à y croire, me rappelant de circonstances semblables en Azerbaïdjan : le manque d’accès à la contraception, pour des raisons religieuses ou culturelles, les conditions de vie déplorables et l’horreur que peut représenter une grossesse supplémentaire pour une femme qui en a déjà vécu trop, et pour une famille qui n’a déjà pas de quoi nourrir ses enfants. J’essaierai d’en parler avec d’autres sages-femmes afghanes pour tenter de percer ce secret très bien gardé. A moins que le tabou soit tel que les femmes n’osent pas y avoir recours, mais j’en doute.Jeudi, notre semaine se termine. Nous quittons Ruy à 8h30, pour arriver en fin de matinée à Aybak. Enfin, c’est le plan, car nous nous heurtons à de nouvelles difficultés : une pelleteuse répare la route après Sarbagh et nous sommes arrêtés une demi-heure, avant que l’ingénieur en charge des travaux accepte de dégager le chantier pour nous laisser passer. J’avoue que je suis sur les nerfs, et j’ai déjà la main sur le téléphone pour appeler le gouverneur au cas où ce gros plein de soupe imbu de lui-même nous refuse le passage, comme il le refuse depuis une heure à un minibus qui emmène les membres d’une même famille à l’enterrement de leur vieille mère à Sarbagh. Quelques kilomètres plus loin, rebelote, sauf que cette fois, la route est réellement impraticable. Il nous faut faire demi-tour et emprunter une voie de contournement. C’est l’occasion de passer dans une vallée que je ne connais pas, à l’est d’Aybak, au cœur d’un plateau calcaire, aux falaises blanches trouées de petites grottes, comme le « krout », le yaourt séché dur comme la pierre dont raffolent les afghans ! A Aybak, je retrouve deux de mes collègues françaises. Je dois avouer que ça me fait du bien de parler français. Nous déjeunons sur des tushaks, au soleil, sur la terrasse du bureau. Je suis ravie de retrouver tout le staff qui a déjà entendu parler de tous nos ennuis sur la route, cette semaine, grâce à l’opérateur radio et qui me serrent la main avec émotion, en faisant des blagues sur l’hiver afghan.Je fais un saut à la maison pour me laver… Les gardes ont allumé une demi-heure avant mon arrivée le bukhari de la salle de bain, qui est enfumée par la vapeur de l’eau qui est déjà chaude. Quel bonheur ! Je me détends enfin. Je sens à quel point cette semaine a été éprouvante, même si elle n’a pas été vraiment difficile. Le mélange d’émotions de joie et de tristesse, les imprévus qu’il a fallu gérer, une nervosité latente par rapport à la sécurité, le sentiment de petitesse et d’insignifiance faces à ces paysages immenses et ces gens durs mais accueillants, la fatigue de la route, les nuits agitées et le manque d’équilibre de l’alimentation, les parties de rigolade avec mes collègues, l’histoire mythique de ces provinces, la solitude un peu aussi à cause de la différence… Tout cela s’agite encore à l’intérieur de moi, comme de l’eau qui bout. Grâce à l’écriture, je parviens un peu à faire retomber tous ces sentiments contradictoires… Mer calme aux fonds déjà invisibles sur lesquels reposent tous ces souvenirs comme des épaves de galions remplis d’or. |