| Vendredi dernier, je suis allée au bazar avec Khalifa Toor, le plus charmant des chauffeurs, qui se met toujours en quatre afin de me satisfaire. Il s’adresse à moi sur un ton prévenant et attentif, comme si j’étais une petite chose fragile, ou comme si j’étais malade, comme si j’étais la chose la plus précieuse de la planète. D’ailleurs, il ne m’appelle jamais autrement que Miss Annabel, la tête légèrement penchée sur le côté, comme pour mieux m’écouter, ses yeux verts, doux et pénétrants, plantés dans les miens. Ce qui est incroyable, c’est qu’à être aussi calme et gentil, il déteint sur les gens autour de lui. Ainsi, lorsqu’il est dans les parages, le ton de chacun s’apaise. Quant à moi, j’ai arrêté de l’appeler simplement Toor, parce que tous mes collègues utilisent respectueusement son nom complet. Il m’a aidée à trouver de la corde à linge en métal, aux bouts de laquelle on peut visser des petits œillets, pour mes rideaux de fils afin de finir la décoration du salon (voir les photos de la maison !). Après le départ de mes collègues de passage, je peux enfin me mettre au piano, sans casque, le son à fond. Ce matin, il a neigé. Tout est blanc, des arbres au ciel en passant par le toit des maisons. Le « bukhari » chauffe en ronronnant. Tout est calme. Je me retrouve face au piano. Et dans un des ces moments de grâce, j’arrive à me laisser aller à jouer de l’instrument comme un prolongement de moi-même. J’enchaîne les exercices qui me font mal à l’avant-bras gauche et me crispe. J’essaie de contrôler ma respiration, relâcher mes muscles. Une heure passe, puis je commence à jouer les morceaux que je travaille et retravaille depuis que j’ai acheté le piano. Je chante en m’accompagnant Alleluia, de Jeff Beckley… Et je suis bien, ma voix ne se bloque pas dans les aigues, je parviens à ouvrir la gorge et chanter avec le diaphragme. Pour finir, je rejoue un Nocturne, de Chopin, quand tout à coup j’aperçois une tête dans le reflet de mon pupitre en plexiglas. Je me retourne en m’emmêlant les doigts. Et je reconnais Khalifa Toor, qui se tient là, debout, sur la terrasse, les mains jointes sur son ventre, la tête baissée. Je ne sais pas depuis combien de temps il m’écoute. Mon cœur s’emballe. Je ressens à la fois une grande fierté et une grande gêne, de la joie et un peu d’irritation aussi, car j’ai l’impression qu’on me vole mon intimité. J’essaie de me remettre à jouer, mais rien à faire, je suis trop troublée. Comme je m’arrête, Toor relève la tête et voit que je l’ai repéré. De nous deux, je ne sais plus lequel est le plus embarrassé. Je vais le voir, entrouvre la porte et passe la tête à l’extérieur. Je rigole bêtement en lui demandant s’il y a un problème. Il se lance dans une tirade à laquelle je ne comprends goûte, si ce n’est « makhbul », beau… Finalement, il me dit, « Mushkil nest, Miss Annabel », Il n’y a pas de problème… Et finit par me demander si j’ai besoin de quelque chose au bazar… Alors que nous y étions déjà tous les deux le matin même ! Bon, il lui fallait bien trouver une excuse. Je le remercie et il s’en retourne à la petite guérite qu’il partage avec les gardes, l’air dépité et un peu honteux. Je referme la porte sans pouvoir m’arrêter de sourire. Le plaisir d’avoir un spectateur, ou plutôt un auditeur, et surtout celui de lui avoir fait plaisir est bien plus fort que celui que je peux éprouver à jouer seule dans mon coin. Toute proportion gardée, j’imagine que je pourrais comparer ça à la différence qu’il y a entre la masturbation et le plaisir partagé dans l’amour. Hier soir, j’ai joué la Lettre à Elise, pour Sabzbahar, qui était aux anges. Par contre, elle n’a pas aimé Satie, la 1ère Gnossienne, qu’elle trouve trop sombre et nostalgique.Aujourd’hui, c’est Shah Qader, notre interprète, qui est passé à la maison pour m’aider après ma première leçon de Dari. En voyant le piano, il me demande de jouer quelque chose, en me demandant de lui apprendre quelques trucs. Je lui joue le Nocturne, il applaudit. Là encore, il y a comme une gêne palpable entre nous. Comme s’il sentait lui aussi qu’en jouant ainsi je me dévoile un peu. Ils n’ont certes pas l’habitude de cette impudeur de la part d’une femme, qui ne chanterait jamais devant des hommes. Pour exemple, lors de l’émission télévisée de la Star Afghane, l’année dernière, l’équivalent de la Nouvelle Star, les deux filles qui concouraient se sont faites proprement virer dès les deux premiers tours…De mon côté, je me dis juste qu’un jour, j’organiserai un petit concert, au début de l’été, dans le jardin, où nous pourrons échanger un peu de notre culture musicale, entre le classique, quelques chansons françaises, et les chants afghans de Coco Ibrahim et le tabla du Dr. Salam. |