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Afghanistan - Maqsood
de Annabel, le 27-03-2008

Géo-graphies

La terre est la maîtresse ici, elle domine la vie des hommes et des femmes dans les campagnes. Etrange journée que celle que je viens de passer. Il est facile de sentir le désespoir qui envahit peu à peu les paysans. La pluie ne tombe pas. Pire, le ciel nous nargue depuis quelques jours, gros cumulus gris s’amoncelant au-dessus des collines labourées, vent soufflant un air rafraîchi, chargé de promesses mouillées… Mais rien ne vient. Rien ne tombe sur ces flancs de montagnes retournées à la charrue, tirée par deux bœufs, poussée par un homme en peine. Rien ne vient nourrir les graines de blé qui ont été semées et qui s’entêtent à rester cachées sous des mottes de plus en plus dures. Alors on prie certes, mais on ne parle pas.
On ne parle pas des récoltes qui vont se perdre. On ne parle pas des bêtes que l’on nourrit encore avec les réserves de fourrage sec de cet hiver. On ne parle pas des femmes enceintes qui ont à peine de quoi se nourrir, alors un bébé… On ne parle pas des huit enfants qui serrent les dents, dont le visage se ferme avec la faim, et du petit dernier qui est bien malade, mais on n’a pas de légumes ou de viande à lui donner pour qu'il retrouve des forces. On ne parle pas des listes d’enfants dont le rapport poids taille est inférieur à 70% : malnutrition sévère, ou des enfants dont le rapport poids âge les met dans le rouge sur la courbe de croissance : malnutrition chronique. Non, on ne parle pas de ces listes qui s’allongent.
Et que dit la terre ? La terre s’en moque. Elle s’étend, dédaigneusement belle, sous un ciel royalement indifférent. Dieu es-tu là ? 
Qu’il est beau ce pays ! Oui, mais on ne l’utilise pas, me disait un de mes collègues… Enfin, ce n’est pas tout à vrai, on essaye bien de l’utiliser, mais c’est qu’il ne se laisse pas faire, le bougre ! Pourquoi, mais pourquoi donc des hommes sont-ils venus se fixer ici ? Les nomades, je les comprends. Les « kouchi » ont encore choisi la solution qui semble la plus logique. En hiver, les voilà dans les plaines de Jalalabad, en été, ils remontent vers les « ailoq », haut dans les montagnes, où l’herbe a un peu poussé. Mais ces sédentaires… Que font-ils à ainsi torturer la terre ? Ils voient bien pourtant qu’elle est avare et aride. J’ai mal pour eux. Maintenant qu’ils sont là, que peuvent-ils faire ? Quel rêve leur reste-t-il ? Je me demande s’ils aimeraient partir, s’ils aimeraient émigrer à la recherche de cieux plus cléments ?
Et ces cimetières que l’on remarque à peine… Rien de plus humble qu’un cimetière dans ces montagnes afghanes. Quelques tas de terre recouverts de cailloux… Et encore ! On pourrait croire à des taupinières. Parfois, un mat fait claquer quelques fanions de couleurs fanés au soleil mauvais. Un combattant, ou un hadj est enterré là. Aujourd’hui, j’ai aperçu un groupe de femmes escaladant une colline abritant un cimetière. Dans un autre contexte, elles auraient bien pu être parties pique-niquer. Mais j’ai ouvert la fenêtre pour pouvoir prendre une photo et j’ai entendu leur plainte recouvrant le bruit du moteur. Elles venaient se recueillir sur la tombe d’un des leurs, après que les hommes soient partis, et elles lançaient leur plainte au vent, comme des enfants perdus.

Et moi ? Moi j’arrive encore à être égoïste. J’arrive encore à ressentir de la joie devant ces paysages grandioses. J’arrive encore à aimer cette terre et ses caprices, la générosité de ses formes. J’ose plaisanter et demander que l’on m’attrape ce chevreau blanc chaussé de noir et prendre des photos. Je ris de cette vieille femme qui vient m’aborder dans la voiture dans laquelle je me suis réfugiée pour éviter de me faire mordre par les gros chiens de berger. Elle me touche la cuisse, approche son visage au plus près du mien (« j’ai des problèmes de vue ») et me prend pour une sage-femme afghane. Ca tombe bien, elle parle ouzbek… Je peux sans difficulté éluder ses questions. Toujours les mêmes questions, toujours les mêmes doléances. « Nous sommes trop isolés, il faut mettre plus de médecins dans la clinique, il faut donner plus de médicaments, nous ne pouvons pas aller à l’hôpital, ma femme a la tuberculose, c’est un médecin de Poul-e-Khumri qui me l’a dit, mais ici, on ne veut pas lui donner de cachets… ». Comment expliquer à ces gens la politique nationale de santé et le Centre de Soins Complet, ou le Centre de Soins de Base, et le système de référence, la liste de médicaments autorisés, et les médecins privés qui ne savent rien ? Je comprends un peu mieux les conflits qui doivent souvent opposer les cliniciens aux gestionnaires de la santé publique. Quelle frustration je ruminais en rentrant dans la voiture… Nous n’avons pas assez d’argent pour construire une pièce de plus pour que les femmes cessent d’attendre entassées dans un coin, comme des bêtes vraiment, le visage tourné vers le mur derrière leur burka blanche pour qu’on ne les voit pas. Nous n’avons pas assez d’argent pour employer une gynécologue ou une femme médecin. Nous n’avons pas assez d’argent pour acheter une ambulance à Maqsood… Nous n’avons pas assez d’argent…

Cette journée pourtant m’a aussi réservé une bonne surprise. Souleymane… Un jeune technicien de laboratoire de vingt-deux ans, formé à Kaboul et qui a rejoint le centre de santé de Maqsood il y a quelques semaines à peine. Il est venu ici par idéalisme. Incroyable. Il croit à ce qu’il fait. Son laboratoire est impeccable. Lorsque nous arrivons, il est penché sur sa paillasse, en train de préparer une lame pour une observation au microscope pour le diagnostic de la tuberculose, un masque en papier devant la bouche et le nez. Il travaille dans une pièce minuscule, mal éclairée et mal ventilée. Et ne voilà-t-il pas, quand j’entre dans le laboratoire, qu’il m’accueille par un « Bonjour Mademoiselle » ravi, en français dans le texte s’il vous plait ! En effet, il a étudié trois ans le français au lycée Istiklal (toujours financé par les français), jusqu’à l’arrivée des talibans. Là, me dit-il, il a laissé pousser sa barbe et drapé un turban sur sa tête et est devenu "stupide" (sic)… Il me montre son cahier de français, 2003. On révise un moment avant le déjeuner. Je lui demande comment vont la vie et le travail dans cette clinique qui est l’une des plus isolées de la province. « It is still very exciting ! » s’exclame-t-il avec un grand sourire. Mais quand je lui demande s’il va se promener les vendredi, s’il va visiter des villages, il s’exclame : « No, it’s not possible, there are dogs, and people don’t know me, I can’t go alone ! ». Il trouve donc son bonheur entre les quatre murs de son laboratoire ? Tiens donc…

Nous parlons de la sécurité de la zone, qui est très bonne, du fait que les ouzbeks, comme les hazaras, n’aiment pas trop les talibans et ne se laissent pas facilement infiltrer… Je lui demande de quel groupe il est, en pensant à quelle ethnie. Mais je me fais moucher d’un : ”I am Afghan, I don’t like these questions of groups”. Autant pour moi, ça m’apprendra !
La clinique que je suis allée supervisée n’est pas en forme. Nous avons eu du mal à recruter un médecin qui soit aussi directeur et pour l’heure seul un infirmier fait les consultations. Sans direction quotidienne, le personnel ne fait plus trop d’efforts. Les comptes ne sont plus tenus, le pharmacien n’écrit plus le nom ni les dates de péremption des médicaments sur les petits sachets en plastique, la sage-femme s’absente sans autorisation… Heureusement, un nouveau médecin qui a l’air très sérieux et compétent doit arriver d’ici quelques jours. Dès mardi deux superviseurs se rendront dans la clinique pour « faire un peu de ménage ».
A notre retour en ville, je suis retenue au bazar par un rendez-vous. Lorsque j’arrive au bureau, le Dr. Najib, mon adjoint pour les questions médicales, me dit : « I know for Maqsood, Azim told me. He said that it was so shameful for him ! ». Azim, Azim, Azim ! Mudir Azim comme nous l’appelons par respect, est notre comptable. Il m’accompagnait aujourd’hui. Je vais le voir dans son bureau. Il est en grande discussion avec son chef, Ahmad. Je tente de le rassurer un peu… C’est normal qu’il y ait des problèmes, s’il n’y en avait pas, nous n’aurions pas de travail. Je lui demande s’il n’a pas faim. « You’re not hungry ? » (nous n’avons mangé que deux œufs pour le déjeuner, et c’est loin d’être suffisant pour nourrir ses 110 kilos). « No, I’m not, thank you. » Son jeune collègue, Aziz se mêle à la conversation : « He’s not hungry, he’s angry !». C’est pour ça qu’il n’a pas faim, parce qu’il est en colère. Je lui fais remarquer que s’il mange, il ne sera plus en colère… Mais ça le fait à peine sourire. Je tente de l’encourager en lui faisant remarquer que c’était la première fois que je faisais une visite de supervision dans le but unique de vérifier l’organisation administrative de la clinique et que ça m’a donné plein d’idées pour faciliter le travail du personnel soignant qui, après tout, n’a pas étudié 10 ans pour faire de la comptabilité… Ce n’était pas si terrible que ça après tout. Est-ce donc un trait commun aux gens d’argent que le perfectionnisme ?
Dix minutes plus tard, Ahmad est dans mon bureau, son cahier à la main, pour discuter de tout ça ! Mais moi, j’ai 7 heures de voiture dans le dos, 3 heures de supervision, et 12 heures d’une journée dérangeante dans la tête. Alors je lui dis qu’on fera ça demain, après un bon dîner et une bonne nuit de sommeil.

Douze heures entre le réveil et le retour à mon puzzle, à un document que je dois finaliser pour demain, à mes frites… Voilà en une journée de ce qu’est en partie mon travail tout ce qui m’est passé par la tête… J’ai l’impression, parfois, de vivre une semaine en une journée, une journée en une heure, une heure en une minute.

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Commentaires sur cet article
olivier
bonjour
c est tres cool de lire se genre d article , tres rasurant a quelques semaine d arrivé ici ! en terre afghanne ....
 

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