Un automne à Kaboul

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Afghanistan - Kaboul
de Annabel, le 04-10-2008

Un automne à Kaboul

Hier soir, enfin, une soirée pour se lâcher, une soirée pour s’oublier.
Un sous-sol mal éclairé, un bar dans le fond de la salle, de la moquette sale, des décorations en papier de caractères chinois, une banquette molletonnée devant deux tables basses, et dans le coin, le pourquoi d’être ici : une grande télévision et une machine à karaoké !
Restaurant chinois à Kabul, et on peut y chanter au karaoké. Nous sommes venus entre amis français. Enfin, amis étant un bien grand mot, disons entre copains, ceux qui travaillent ensemble, ceux qui n’habitent pas trop loin, ceux qui ne savent pas grand-chose sur leurs copains, ceux qui s’ennuient, ceux qui parlent français… Mais nous sommes là, avec l’envie de s’amuser, l’envie d’être dépaysé. Premier obstacle : il n’y a que des chansons en anglais. Et nous accompagnent dans cette débauche de chansons de mauvais goûts et de fausses notes un américain. Scott, from San Francisco ! Il nous l’annonce lui-même après une interprétation passionnée et décalée d’Hôtel California. Il est venu avec un Gallois (me souviens pas de son prénom), qui parle un peu allemand et qui va skier souvent à Serre-Chevalier ou à Megève… Scott est aussi grand que le Gallois est petit. Ils travaillent pour des compagnies privées. L’un est patron d’une entreprise de sécurité (Hardy), l’autre vend des Hummers (Laurel)… Avec eux, un chef de police afghan, un des grands paraît-il. Lui aussi parle allemand, et anglais, il s’essaie même au français. Je lui plais, et il veut ma carte… Mais lui n’en a pas, alors non : Si vous ne me donnez pas votre carte, je ne vous donne pas la mienne ! Il finit par me sortir sa carte d’identité de la police, pour ce que ça m’avance. Après une chanson (laquelle ? J’ai déjà oublié, un truc un peu mielleux, et tout et tout, sans doute Rose de Bett Midler), il m’attrape par les épaules pour m’embrasser sur la joue… Fuite en anguille, ouf, j’y ai échappé. Bref, il n’est pas méchant, et nous rigolons bien.
Alors voilà, nous ne sommes pas nombreux à chanter, les autres étant assis là, sans réagir, en demandant même à un moment donné, de baisser le son du micro (hum, on est au karaoké !). D’ailleurs, à minuit, ils mettent les bouts. Bien, bien, bien ! Maintenant, on peut se lâcher. Nous restons à trois, avec nos amis du privés et de la police, et c’est parti pour un tour de chants de ceux qu’on n’ose même pas chanter tout seul sous la douche : la Lambada, qui a même fait danser les serveurs du bar, Besame mucho, I will always love you à la Whitney Houston, Flashdance, et même Hot Suff… J’en passe et des meilleurs. Nous alternons au micro avec Scott, qui a de plus en plus de mal à chanter. Et puis les Beatles y passent, Yellow Submarine, Hard Days Night, etc. On se marre bien, allant danser de temps en temps. Même pas besoin de boire. Je suis dans mon élément, ça me rappelle un peu les bars au Cambodge et les vieux un peu ivres mais pas méchants. Nous sommes un peu frustrés quand même de ne pouvoir chanter en français. Pas de Gold, de Goldman, ou de Cabrel pour délirer un bon coup. Et il y a toutes ces chansons dont nous connaissons le refrain mais pas le couplet, ou que nous aimerions pouvoir chanter, mais que nous connaissons mal… Ce qui fait de beaux éclats de rire.
A 2h30, la salle est définitivement enfumée. Nous chantons à tue-tête, Thriller et Fame pour finir… Il est l’heure de rentrer. La ville est déserte. Pas un policier, pas un contrôle. C’est facile pour nous, dans ces conditions de nous glisser entre les boutiques grillagées, les rangées de maisons endormies, on coupe les ronds points… mais ce n’est guère rassurant pour la sécurité.
Le garde d’astreinte ne dort pas. Assis sur une chaise il attendait que je rentre.
Il n’y a pas d’électricité. D’ailleurs, cela fait plusieurs jours que la puissance est trop faible pour faire fonctionner la pompe à eau… Pas d’eau non plus. Les gardes me montent des seaux tous les jours depuis le robinet de la cour. Ma vaisselle s’entasse dans l’évier ; il faut que j’achète des bassines. Tout est silencieux, si ce ne sont les chiens dans le lointain parfois. Je suis contente, demain c’est samedi, les enfants seront à l’école, pas de pétards dans la cour à 7h… En effet, je dors jusqu’à 11h30. Je me réveille reposée. Envie de voir Nico. Envie d’un brunch. Envie de rester au lit. Envie d’aller marcher. Envie de pique-niquer. Envie de faire du scooter. Envie de voir les montagnes à Samangan. Envie de jardiner.
Mais c’est Kaboul en automne. Il n’y a que peu à faire.

Voici ma nouvelle situation : je ne suis plus responsable de programme à Samangan. Nous sommes 7 expatriés pour 13 postes de coordination… Trois personnes du siège de mon organisation sont venues nous aider à réorganiser la mission. Nous travaillons donc maintenant en comités de coordination. Je suis responsable de celui pour l’administration et les finances, ainsi que pour la représentation extérieure. Nous avons tous signé un nouveau contrat, pour tenir compte de nos nouvelles responsabilités – et de nos nouveaux salaires ! Mon titre officiel donc : « Représentante AMI auprès des bailleurs et des autorités locales ; chargée de l’administration et des finances » (sans blague !). Par ailleurs, je participe aux comités Ressources Humaines, « Reporting », Sécurité, et Médical. Nous avons tous donc plusieurs casquettes, et franchement, même si la coordination ressemble à nouveau à quelque chose d’efficace, il nous arrive de nous mélanger les pinceaux…
En clair, je suis basée dorénavant à Kaboul, et je ne suis pas retournée à Samangan depuis le 12 juillet… Parfois, des amis passent par ma petite maison et me ramènent les produits de mon potager. Les tomates cerise ont été une réussite, les radis et les salades aussi. Les haricots verts étaient déjà un peu vieux, mais mangeables. Quant aux poireaux, ils ne sont jamais sortis.
A Kaboul, je vis seule au-dessus du stock de médicaments que nous louons à quelques pas du bureau et de la maison. J’ai un grand appartement pour moi toute seule, l’ayant demandé (j’en ai un peu marre, après toutes ces années, de la collectivité…). Je l’aime bien, j’ai une grande terrasse, les plafonds sont hauts, et peux aménager et décorer comme je le sens. De l’autre côté du palier vivent quelques jeunes collègues afghans originaires des provinces. Je ne suis donc pas tout à fait seule.
Au bout de compte, j’ai oublié de préciser que j’ai prolongé mon contrat jusqu’au 31 décembre, pour donner un coup de mains en attendant de savoir ce que la mission va devenir. Nous avons beaucoup de mal à recruter des expatriés en ce moment, essentiellement à cause de la couverture très orientée de la situation par les médias français.
Pourtant, même si en effet les mesures de sécurité se sont un peu renforcées, avec la mise en place d’un couvre-feu pour ceux qui sortent seuls, l’interdiction de quelques lieux un peu trop exposés à certaines heures de la journée, l’impossibilité de nous rendre sur le terrain au-delà des chefs-lieux de province, il est encore possible de travailler. Disons pour simplifier que nos zones d’intervention ne sont quand même pas les mêmes que celles de l’armée !
Et c’est sans doute maintenant d’ailleurs que c’est le plus intéressant d’être en Afghanistan sur les questions de développement, car il faut nous adapter à des nouveaux modes de gestion des projets, ce que l’on nomme dans notre jargon d’humanitaires le « remote control », et participer à la réflexion sur le rôle d’une organisation non-gouvernementale dans un pays où nos interventions sont déterminées en grande partie par le gouvernement afghan (spécifiquement pour nous, le Ministère de la Santé Publique), et où la France est belligérante. Les ONG ne se positionnent pas toutes de la même manière en termes de stratégie, et je suis vraiment curieuse de voir ce qui va sortir de tout ça.
Bien, inutile de dire que si vous-mêmes ou de vos connaissances seraient intéressés pour une mission en Afghanistan, vous pouvez regarder les offres sur le site d’AMI. Nous avons une petite équipe bien sympa, qui ne demande qu’à s’étoffer ! Qui plus est, il y a des possibilités d’habiter seuls avec AMI, d’avoir donc un semblant de vie privée…
http://www.amifrance.org
Mes chers amis, famille, lecteurs, j’espère avoir bientôt d’autres choses à raconter. En attendant, l’automne à Kaboul a des bouffées d’été indien, comme en ce samedi 4 octobre, où j’écris tranquillement dans mon salon, en tailleur sur un toushak, en écoutant du vieux blues féminin.

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