Des bas et des hauts, ou l’imprévisibilité de la vie en Afghanistan.
Dimanche matin, 8h, arrivée au bureau. Mon sac de voyage est prêt. J’ai mis ma plus belle tenue orientale, un grand foulard me couvre jusqu’aux cuisses. J’attends un chauffeur de Jalalabad qui vient me chercher pour une semaine de formation dans l’est. Je commence juste à refaire surface après ma semaine « amibiasique ». J’appréhende un peu le séjour à Jalalabad, à cause de la chaleur, plus de 40°C, les nuits dans la seule pièce climatisée pour ne pas accumuler trop de fatigue.
Vers 8h30, l’opérateur radio dont le bureau est en face du mien vient me voir, la mine grave, pour m’annoncer qu’il vient d’y avoir un attentat dans Kabul. Il y aurait 40 morts dont 4 expatriés. Les informations sont rares et contradictoires. Ca c’est passé en face du commissariat central, à un carrefour où les bus ont une de leur principale connexion. J’ai un choc. Je monte dans le bureau de l’administration pour annoncer la nouvelle. J’ai les larmes aux yeux. Toute la journée, nous allons à la pêche aux informations, le nombre de victimes ne cesse de changer. Ce qui est sûr, c’est que c’est le plus gros attentat depuis 2001 et la chute des Talibans. Un kamikaze déguisé en mendiant est monté dans un bus de policiers instructeurs qui se rendaient à l’académie de police pour leur journée de travail. Le bus a été littéralement réduit en miettes. Les familles de plusieurs de nos collègues afghans ont été touchées : qui est décédé, qui est blessé ; tout le monde se sent concerné ici.
Les consignes de sécurité se durcissent. Nous sommes en déplacements restreints. Presque une hibernation : nous allons du bureau à la maison et de la maison au bureau. Ceux qui travaillent à l’extérieur ou qui ont besoin de se déplacer doivent emprunter des routes détournées. Mon voyage à Jalalabad est annulé. Finalement, ce sont mes collègues coordinateurs provinciaux qui font le trajet jusqu’à moi, le lendemain de l’attentat. Je les sens nerveux et inquiets. Mais la vie suit son cours. Enfin, le travail en tout cas prend le dessus. C’est bien d’avoir des objectifs concrets. Nous essayons de nous projeter. Nous construisons l’avenir avec cette formation notamment, alors que la paix, la possibilité de travailler, semble si fragile. Il est étrange d’être tant en contradiction avec la réalité politique du pays. Les ONG continuent à travailler, à croire en la stabilité du pays, nous marchons main dans la main avec le ministère de la santé, et d’une certaine façon, nous laissons les extrémistes poursuivrent leurs basses œuvres, sans qu’il n’y ait de réelles conséquences concrètent pour nous. Un peu comme dans ces familles où des enfants capricieux continuent à hurler et taper du pied alors que les parents mangent calmement ou regardent la télé en attendant que ça se calme.
Mes collègues afghans me sont reconnaissants de leur avoir préparé cette formation, de façon aussi formelle et complète. Ils me remercient d’avoir maintenu les dates malgré ma fatigue. Ils me redonnent l’énergie de me remettre au travail. Un de nos collègues expatriés traverse une période difficile. Il y a des problèmes dans sa famille, il doit rentrer en urgence chez lui.
Cette semaine a débuté de façon dramatique. Nous nous serrons tous les coudes. Nous jouons au Trivial Pursuit, aux cartes, nous plaisantons. Il est vital que chacun garde le moral, pour ne pas rajouter un élément de stress supplémentaire. Tout le monde fait des efforts j’imagine, mais ça ne se voit pas. Nous ne nous sommes pas choisis. Nous sommes 5 en ce moment à partager nos petits-déjeuners, nos déjeuners, nos dîners et maintenant, par la force des choses, nos loisirs. Je ne sais pas ce qu’il restera de ces moments. Est-ce que ces souvenirs nous uniront comme des soldats à la guerre ou bien n’aurons-nous qu’une envie, celle d’oublier, de profiter de notre liberté ? Je suis curieuse… Mais la routine reprend le pas sur l’événementiel. Je pars travailler à 7h tous les matins pour rattraper le retard que nous avons pris dans la formation. Je suis frustrée parfois par le peu de temps dont nous disposons. Mes collègues me pressent de question, j’ai du mal à tenir le programme. Mais ils sont motivés, alors je n’ai pas le cœur de les interrompre. Qui plus est, l’objectif est bien de répondre à leurs besoins professionnels. J’aime aussi les moments où nous débattons de stratégie, de méthode… Hier soir, après une journée de 8 heures de formation, j’ai la tête qui explose. Je propose un badminton à Thomas. Je n’avais jamais joué avec un homme ici, du coup, ça détend l’atmosphère et les gardes et chauffeurs présents s’emparent eux aussi d’une raquette (une « spoon » selon Waid) et nous voilà à enchaîner les doubles. C’est un vrai bonheur de pouvoir courir dans tous les sens, de crier ma joie ou de jurer quand je rate un coup. Je retrouve un peu de la bonne ambiance et de la proximité dans laquelle je vivais à Anlong Veng. Bon, là, nous sommes derrière des murs de 3 mètre de haut, mais ça ne fait rien, c’est toujours ça de pris sur les trop nombreuses heures assises à travailler ou regarder des films… Voilà, j’avais envie de vous raconter un peu comment j’avais vécu les derniers événements et comment je gérais ça au quotidien. En terme de sécurité, en tout cas, je me sens obligée encore une fois de vous rassurer. Nous adoptons un profil bas. Evitons les sorties inutiles. Ne prenons plus la voiture pour allez à Jalalabad. De toute façon, je n’ai pas prévu d’y aller de si tôt. Nous sommes deux fois plus prudents que d’habitude, un peu comme avec une ceinture de sécurité, plus un Air Bag, un habitacle renforcé et une armure en titane pour conduire une voiture… Enfin, si Manu m’y autorise, j’ai le plaisir de vous informer qu’il devrait bien partir au Tadjikistan avec PSF en septembre pour un long moment. Je suis super enthousiaste à cette idée. J’aimerais tellement me remettre au russe, et puis pourquoi pas le tadjik qui est proche du Dari, si nous y sommes pour quelques temps dans la région. Je vous salue tous bien bas. Merci à tous ceux qui ont posté un message sur le blog ou qui m’ont écrit des petits mots de soutien ces derniers temps. C’est chouette de savoir que je ne suis pas seule. |