Je dois retourner à Doab pour lancer la construction de notre nouveau centre de traitement de la malnutrition. J’aimerais y passer le week-end, mais je ne peux pas demander à un chauffeur de faire l’aller-retour juste pour moi. Le hasard fait que l’ambulance de Doab a descendu un malade à Aybak en fin de semaine. Samedi donc, je m’en vais avec Mirza… Non, pas le chien de Nino Ferrer, mais le chauffeur de l’ambulance. C’est un jeune homme de 27 ans que je crois taciturne. En réalité, lorsqu’il se rend compte que je me débrouille plutôt bien en dari, il entame la conversation. Mais il est très tôt, 6h du matin, et le lever du soleil sur les crêtes du canyon de Dar-e-Zandan invite plus à la contemplation qu’à l’effort de parler dari. Je finis par me rendormir, la tête ballottée contre le siège dans lequel je me suis enfoncée autant que possible… Mais la piste est cruelle. Elle n’accepte guère le repos du voyageur. Et nous rencontrons notre premier obstacle : des ouvriers réparent un canal d’irrigation et construisent un petit pont pour le protéger. Manœuvre à droite, manœuvre à gauche, coup de klaxon, nous insistons pour que le gros camion qui décharge ses cailloux nous laisse passer. Avec des grands gestes pour nous indiquer où nous faufiler, les quelques hommes au pantalon remonté sous les aisselles et tenu par une mauvaise ficelle, nous autorisent enfin à continuer notre route. A Khoram, nous nous arrêtons cinq minutes pour acheter quelques gâteaux à grignoter. Des enfants s’approchent de mon côté, et me fixent sans gène jusqu’à ce qu’un homme vienne les chasser à coup de trique ! Je rigole et fais un signe de la main à cet homme qui ne m’a décidément pas comprise… Mais comment lui en vouloir ? Il faut bien qu’il apprenne aux petits garçons qu’il n’est pas convenable de regarder une femme… Aussi peu voilée soit-elle ! Nous nous élevons, remontant toujours plus en amont le cours de la rivière, qui aménage par endroit des véritables aires paysagères de pique-nique. Nos ingénieurs d’autoroute auraient des cours à prendre. Ici et là, des méandres abandonnés se sont comblés de galets des cônes de déjection. Nous dépassons des groupes de filles, des gamines de six ans à peine, un foulard blanc négligemment posé sur la tête, jusqu’aux adolescentes cachées sous leur burka. Certaines sont habillées comme des corbeaux, long manteau noir, voile qui dessine un casque de Dark Vador, des lunettes de soleil complétant la palissade. Les plus jeunes font des grands yeux en m’apercevant. Elles rigolent en se poussant du coude, me montrant du doigt. Elles me saluent finalement d’un Salam joyeux et audacieux. J’ai toujours, toujours, un pincement au cœur en voyant ses gamines aller à l’école. Combien y sont allées pour ne rien en faire ? A Doab, plus tard dans la semaine, j’explique au conseil du village que nous cherchons deux femmes lettrées pour l’éducation des mères des enfants malnutris. On me dit qu’il n’y aura pas de problème, mais qu’elles auront moins de 18 ans !!! Car les plus âgées ont tout oublié… Au-delà du présent, je ne peux empêcher mon cerveau de visualiser l’âge transformant leur visage, marquant les rides des grossesses multiples, de la peine et de la résignation. Je sais que c’est triste, mais je n’arrive pas à être optimiste… Le désert des plateaux succède à l’abondance de la vallée. Le chemin est long et pénible qui monte à Ruy. Mais j’ai l’heureuse surprise de trouver une tortue au milieu de la route. Je descends de la voiture pour la mettre sur le côté. Elle agite ses pattes comme une nageuse. Je repense à l’énorme et vieille tortue marine que j’ai pu approché dans les eaux des îles Perentian, en Malaisie. Cousines aussi lointaines que ces jeunes filles et moi… Après Ruy et une pause à la clinique, je finis par m’endormir, la tête posée sur mon bras, appuyée sur le carton de légumes que je remonte à Nicolas. De temps à autre, un chao de la route, un bruit b’eau sous les roues, canaux ayant débordé, me tire de ma torpeur. J’ouvre les yeux sur les frondaisons des arbres qui bordent la dernière ligne droite avant Doab. Je vois le monde avec un angle à 90°C. C’est chouette. Doab, c’est vraiment la Petite Maison dans la Prairie : la cabane à aisance au fond du jardin, au plafond trop bas et que j’oublie toujours, les carrés du potager dans la cour, la cime des peupliers qui dépassent du mur d’enceinte, le portail en bois grossier, le petit canal en surplomb du chemin qui passe devant la maison, et au-delà, les champs à perte de vue, les pentes colorées des montagnes, la rivière, les chevaux et les ânes qui paissent, les villageois qui s’en viennent à pieds, les enfants qui gardent les troupeaux… Je m’y sens étrangement en sécurité. Il y a le boulanger qui vient faire le pain complet pour toute l’équipe de Solidarités dans le four de la cour, la chienne de Claire, Galak, qui me fait toujours un peu la fête quand j’arrive, le raccourci qui me permet de rejoindre la clinique à pieds depuis la maison, accompagnée par un « mahram », qui me tend toujours la main pour escalader les murets qui séparent les champs… Dès que je suis à Doab, un sentiment de liberté de l’enfance me revient : l’impression de faire l’école buissonnière. Il faut dire que c’est aussi le seul endroit où je peux un peu me promener. Car Nicolas connaît le moindre recoin de sa vallée… Thuraya à la ceinture, nous partons en ce dimanche férié, jour des moudjahiddines, à 6h30, une boîte de taboulé fait maison dans le sac, de l’eau, du pain, du fromage et des clémentines. Les premiers kilomètres du trajet se font en voiture, pour rattraper le point de départ de notre randonnée, Siâ Kotal, la montagne noire, loin de l’Aude pourtant… Le temps est victorieux. Voilà un jour où le monde semble vous appartenir. Tout est parfait et à sa place dans le paysage. Pas une fausse note, pas une rature dans le mariage des couleurs, les formes et les perspectives qu’offrent le sentier et les vues de la vallée de Doab. Ici un gros rocher, au pied duquel seraient gravés de vieux signes du temps où les caravanes empruntaient ces vallées aujourd’hui isolées. Un sabot de cheval, d’âne, ou de vache… Nicolas me montrera une photo, mais difficile de lire autre chose que des gribouillis dans ses traits gravés. Ce matin, nous voyons tout ça de loin. On peut comprendre que le rocher ait servi de point de repère entre toutes ces montagnes qui se ressemblent. Nous suivons une piste qui pourrait être empruntée en voiture, et au premier paysan que nous rencontrons, poussant deux ânes d’un pas lent de vieillard, il faut faire face à sa perplexité : - Mais enfin, pourquoi une « Siâ Sar » n’est-elle pas en voiture ? Vous allez vous fatiguer. - Où vas-tu grand père ? - Dans mes champs. - Ils sont où ? - Plus haut… Ah ! Ce geste de la main qui nous indique cette direction : « plus haut » ! Comme j’aime cette nonchalance du montagnard. Peu importe la distance, ou la peine… C’est plus haut, c’est déjà bien assez. Nous le laissons à sa lenteur en vue des crêtes qui nous appellent. Ici, une tête de tortue se dessine en haut d’un autre rocher. Nous marchons au creux d’une espèce de cirque qui offre un décor de rêve : ocre des pentes sur le bleu lapis-lazuli du ciel. Il n’y a plus personne maintenant, et nous montons, de cime en cime, les crêtes nous trompant comme elles savent si bien le faire. On croit arriver à un sommet… Non, ce n’est qu’un replat duquel on aperçoit la prochaine marche. Nous longeons des champs labourés sur des pentes vertigineuses. Quel besoin insensé a fait travailler les paysans à cet endroit ? Le manque de terre dans la plaine ? Nicolas parle de coup de poker. En effet, c’est de l’agriculture sèche, aucune possibilité d’irriguer à ces hauteurs ; il n’y a plus qu’à prier pour qu’il pleuve. Ca n’a pas trop marché jusqu’à présent, et même en se penchant, le nez dans les sillons, difficile de distinguer le moindre germe de blé. Nous apercevons soudain au loin quelques tentes… Nous entendons des voix… Au premier abord, j’imagine que ce sont des gens de la vallée venus s’installer dans les pâturages pour l’été. Et mon cœur s’emballe. Qui dit campement dit bergers… Qui dit berger dit troupeaux… Et qui dit troupeau dit molosse hargneux… Mais en nous approchant (un peu), nous finissons par comprendre qu’il s’agit des ouvriers qui installent une antenne pour un réseau de téléphonie mobile, Areeba. Ouf ! Nous nous asseyons sur un rocher qui surplombe le village de Ap Kholak, caché dans le creux de la vallée, pour pique-niquer. Il n’est que neuf heures et demi, mais la faim se fait déjà sentir. Le taboulé est un régal. Quel bonheur d’être là, un peu rafraîchis par le vent qui souffle au sommet, la goutte au nez, les yeux piquants, dans une atmosphère si légère… Nous restons assis là quelques instants, à montrer du doigt les directions d’autres villages que je connais. J’ai du mal à me repérer dans toutes ces vallées, ces canyons et ces méandres… Au loin, derrière une barrière de montagnes encore un peu enneigée, c’est la province de Bamiyan. Nous ne sommes en fait qu’à quelques heures de marche de la vallée de Kamard, où l’on trouve ces abricots séchés, les « tchapanamak », au nom aussi savoureux que leur goût… Nous nous arrachons à ce moment de paix et de pureté pour nous approcher du camp, saluer les ouvriers et leur poser quelques questions sur le chantier. D’ici un mois, les villages en amont de la vallée de Doab, Surkh Qala, Madirak, Ap Kholak et Chormaghz Sarai, devraient pouvoir communiquer avec le monde extérieur. Dans le même temps, une autre antenne se construit à Doab, pour les villages en aval. C’est plutôt une bonne nouvelle pour nous, même si ça enlève beaucoup au romantisme du lieu (mais qui s’inquiète d’être romantique dans ces contrées ???), car nous pourrons communiquer facilement avec les cliniques, et les urgences seront plus rapidement prises en charge. On nous invite à boire le thé, mais sans doute juste parce que je suis là, nous déclinons l’invitation. C’est que nous avons noté l’altitude à un endroit qui nous semblait être un sommet, mais qui n’atteint pas les 3 000 mètres… Peut mieux faire ! Nous enchaînons encore quelques crêtes avant d’atteindre enfin le replat d’une colline sur lequel les moudjahiddines ont creusé quelques trous et monté quelques murets pour s’abriter à l’époque des combats contre les russes. Je tente bien de trouver quelques vestiges historiques de leur passage, douilles ou vieux chiffons, mais non, l’endroit a déjà été nettoyé. Nous vérifions l’altitude sur le GPS de nos Thuraya : 3012 mètres ! Victoire. On ne peut plus aller plus haut de toute façon, ou bien il nous faudrait changer de vallée.
Nous entamons donc la descente dans un éboulis… C’est que nous avons bien repéré un sentier qui fait office d’autoroute dans ce paysage abandonné un peu plus bas, au loin. Mais il n’y a pas de chemin pour le rejoindre. Alors nous coupons à travers le pierrier. Nicolas part en godille… En effet, les pierres roulent sous nos pieds, donnant l’impression de glisser sur de la neige. Je suis moins à l’aise et finit par échanger mon bâton grossier contre le sien, de marche. Il me montre comment un petit vieux, qui l’avait accompagné dans une reconnaissance de terrain pour un projet d’irrigation, utilisait son bâton comme un gouvernail planté derrière lui, pour le diriger dans une descente tout schuss ! Enfin, nous rejoignons le sentier. Je lève la tête pour mesurer le chemin parcouru. La pente est vertigineuse ! Il valait mieux ne pas avoir cette perspective avant la descente… Je pense que je serais redescendue par la route tracée pour le chantier de l’antenne ! Soudain, dans le silence à peine troublé par le discret pépiement de quelques oiseaux, nous entendons la mélodie aigue et perçante d’une chanson… Ce sont deux adolescents juchés sur leurs ânes qui vont ramasser des boisseaux de bois secs pour la cuisine. Celui de tête chante à pleins poumons, le son de sa voix amplifié par l’amphithéâtre des montagnes. Moment magique. Nous nous arrêtons là, sans parler, tout à sa chanson. Il s’arrête pour se mettre au travail, sautant à bas de son âne comme un artiste de cirque. Je ne peux m’empêcher de sourire, et pourtant, qu’il est difficile ce travail pour un garçon de quinze ans à peine. Mais pour l’heure, je suis juste ravie de cette énergie. Si lui arrive à être joyeux avec la vie qu’il mène, comment pourrais-je être triste ? Et puis quelques mètres plus loin, nous nous trouvons au bord d’un ru, sans doute une source, qui a formé une pelouse un peu humide sur ses berges. Nous nous regardons : pause ! Nous finissons le taboulé, les clémentines, le fromage, nous appuyant sur le remblai, et laissons passer les minutes. Il commence à faire chaud en fait, le soleil est déjà haut dans le ciel, voilà quatre heures que nous sommes partis et il faut penser à rentrer. Nous finissons la descente jusqu’à la piste principale qui serpente dans le creux d’un canyon étriqué. Nous nous trouvons nez à nez (enfin, quasiment), avec un crapaud en tenue de camouflage. C’est incroyable… Nous nous demandons si c’est le crapaud qui habillé en militaire, ou les militaires qui se déguisent en crapaud… Dans le fond du défilé, une petite rivière charrie des eaux ocre, érodant les parois d’argile. C’est l’occasion d’y tremper mes pieds, les soulageant un peu des frottements des tennis que Nicolas m’a prêtées, n’ayant pas emporté de chaussures de marche. Sur cette piste, nous croisons des hommes, seuls au pas pressé, ou marchant à plusieurs, rentrant du bourg, au pas nonchalant. A chaque fois, c’est la même cérémonie : nous nous arrêtons pour les salamaleks d’usage. « Salam Aleikoum ! Chotur asti ? Khub asti ? Bakheir Asti ? Jur Asti ? Saatest khub ast ? Khona kheiratis ? ». Ils arborent tous un petit air amusé en nous voyant avec nos bâtons et nos sacs à dos. Aucune agressivité pourtant. Enfin, je prends en photo deux cavaliers montés sur des petits chevaux nerveux qui n’acceptent pas de s’arrêter et qui piaffent pour la pose ! Nous sommes dans la plaine de Doab, pâturages gras, bandes de gamins et d’adolescents faisant rebondir un ballon sur le chemin qui les ramène chez eux après l’école, enfant solitaire gardant quelques moutons, canaux qu’il faut enjamber, un tronc servant de pont que je franchis avec l’aide de Nicolas sous les quolibets des mômes qui se baignent là… La maison, la fraîcheur de la terrasse et l’immense contentement de soi-même et de tout le reste. L’impression, pour quelques heures à peine, d’avoir fait partie, d’avoir été en harmonie avec ce monde afghan qui m’est souvent si étranger. Le lendemain, je rencontre Assna. Il est quelques minutes avant l’heure du déjeuner, je suis en train de préparer sur la table dans la cour une salade de tomates et de radis ainsi qu’une tarte tatin agrémentée de raisins secs et de noix. Le boulanger arrive pour la fournée du midi. Et voilà qu’une petite tête malicieuse apparaît au-dessus du mur… Le boulanger me présente sa fille, Assna. Elle a six ans, mais j’ai un peu de mal à y croire. Aucune timidité ! Je lui demande à elle, elle me répond : - Six ans. - Non, ce n’est pas possible, tu es plus grande ! - Oui, c’est vrai se reprend-elle, j’ai sept ans, car toutes mes dents sont sorties ! - Combien en as-tu maintenant ? - Je ne sais pas, je n’ai pas compté ! - Tu vas à l’école ? - Oui, je suis en troisième classe. - Et ça te plait ? - Oui… Je lui demande : tu sais de quel pays je viens ? - Oui (grand sourire) : de Samangan ! J’éclate de rire... Ah ! Le monde est un géant pour les petits ! - Non, de France, tu connais la France ? - Ah oui, comme Laurence et Claire . - Exactement ! Et je ne travaille pas dans ce bureau, je travaille à la clinique. - Ah oui, la clinique. J’y suis déjà allée, j’étais malade, mais ils ne m’ont pas soignée, alors nous sommes allés à Poul-e-Khumri. - Et tu es guérie maintenant ? - Oui, je prends du paracétamol et de l’amoxyciline ! Elle nous interrompt : je dois aller à l’école maintenant, à quelle heure je peux revenir ? - Et bien je travaille cet après-midi, mais vers quatre heures je serai là. - Alors à toute à l’heure ! A son retour, je lui demande ce qu’elle appris à l’école. - J’ai étudié le livre de sciences et de mathématiques. Mais le sujet ne l’intéresse pas : tu as des frères et sœurs ? - Oui, un grand frère. - C’est tout ? Incrédulité. Moi j’ai quatre frères et sœurs. Et tu es marié ? - Non. Là, elle s’exclame tout de go : Comme c’est bien que tu sois grande et pas encore marié ! Je suis étonnée qu’elle ait déjà cette notion. Il faut croire que les histoires de mariages de jeunes femmes travaillent quand même les petites filles. - Tes parents sont encore en vie ? - Oui ! Ils sont encore jeunes. - Tu me montres des photos ? C’est parti, je vais chercher mon ordinateur et lui montre les photos de ma famille, de mon neveu. - Comme il est gros ! Dialogue d’innocence, pas de mots ou de questions superflues. Aller à l’essentiel… En passant du coq à l’âne. Dans sa tête, j’appartiens au même monde qu’elle. Avant que la vie ne nous sépare… Sur ce, Nicolas arrive et nous trouve serrées l’une contre l’autre devant mon ordinateur. Assna a appuyé tout naturellement sa tête sur mon épaule. Ah ! La confiance des enfants… Je demande à Nicolas d’aller chercher l’appareil photo. Assna est un peu gênée, mais ça ne l’empêche pas de couler des regards en coin à Nicolas… Elle part en me rappelant d’imprimer les photos pour elle, et de passer le bonjour à mes parents. Elle me demande quand je reviendrai. - Peut-être dans un mois. - D’accord, si je vais à Samangan, je viendrais te voir chez toi ! Et elle disparaît comme elle est arrivée, en escaladant le mur, sans visiblement connaître l’usage de la porte ! L e lendemain, je parle d’Assna à son père, en lui faisant part de mon émerveillement devant son intelligence. J’en profite pour glisser : « Il faut qu’elle continue à aller à l’école, car elle est vraiment douée. » Pour ce que ça peut servir… Son père a l’air très fier d’elle ; elle lui a visiblement répété le moindre de nos propos, et il me reparle des photos en espérant que je lui en apporte des copies à ma prochaine visite. Lui aussi me dit qu’il accompagnera Assna pour qu’elle me rende visite la prochaine fois qu’ils seront à Samangan. J’ai l’impression de m’être fait des amis. Merci Assna pour ton naturel et ton insouciance. Le retour à Doab est un peu triste. Mais nous sommes neuf dans la voiture. Et je me retrouve coincée à l’avant, entre la portière et Shawkat, le logisticien. Je trouve la cassette de Nazir Khara, un nouveau chanteur afghan réellement musicien, qui fait des prouesses avec sa voix. Les autres sont étonnés que je connaisse un peu les paroles. Je passe les six heures du voyage agrippée aux poignées, pour ne pas tomber sur Shawkat dans les virages et éviter de le toucher. J’arrive à Aybak avec des crampes dans les bras et mal aux fesses ! Alisha rigole bien… Avec les courbatures de la randonnée, il a l’occasion de m’appeler Bibi à nouveau, grand-mère ! Sa fille était à l’hôpital la semaine dernière. Elle était tranquillement assise sur le pas de la porte de leur maison, au bord de la route, quand un taxi, en reculant, l’a blessée et traînée sur quelques mètres, face contre terre. Elle a eu le visage tout abîmé, et des oedèmes sur les yeux. Mais il y a plus de peur que de mal. Heureusement, car Alisha a déjà perdu son unique fils qui est tombé d’un toit. Le taxi a pris la fuite… Mon Dieu, que c’est homme est résilient ! Quelle philosophie lui fait accepter les coups durs de la vie ? Il ne se révolte pas, garde le sourire, reste attentif et confiant. Je lui avais demandé la veille pourquoi il n’avait pas joué au volley-ball avec les autres employés de l’AMI et de Solidarités. Les talibans lui ont cassé tous les doigts lorsqu’il s’est fait agressé alors qu’il conduisait une voiture de l’AMI… Alisha est pour moi une leçon de sagesse vivante. Il sait me montrer non pas la résignation, mais l’’acceptation. J’aime ces mois qui passent et qui me rapprochent du pays et des gens. Bouts d’histoire dans laquelle je commence à trouver ma place. Souvenirs qui s’accumulent. Noms de lieux et de rencontres qui me restent. Gestes d’un quotidien qui m’était étranger et qui deviennent habitudes. Expressions automatiques, conversations que je commence à écouter et à suivre sans en avoir conscience. Intégration ? Peut-être… Adaptation sans aucun doute. |