| Il est 18h30 quand Basir arrive. Nous sommes dans la pièce à vivre du Dr. Atiq, le médecin chef de la clinique de Doab, en train de lui faire passer un entretien en compagnie du Dr. Najib, dans une pénombre de plus en plus profonde. Un gardien toque à la porte pour avertir le Dr. Atiq qu’une urgence est arrivée. Le Dr. Najib l’envoie chercher le Dr. Faim car nous sommes occupés. Quelques minutes plus tard, le Dr. Faim revient pour nous dire que c’est très grave et qu’il a besoin d’aide. Tout le monde se lève. La tension est montée d’un cran. On sent les médecins prêts à faire leur devoir, excités aussi un peu par le cas qui se présente. Comme des gens curieux sortant sur leur pas de leur porte pour voir ce qu’était ce bruit de pneus sur le bitume et le choc des tôles… Nous entrons dans la salle d’hospitalisation et c’est là que nous voyons Basir pour la première fois. Il se tord de douleur sur le lit. Un bandeau déjà rougi mais sec lui enserre la tête. Il est conscient. Ce sont ses oncles qui l’ont amené là. Il est tombé de cheval nous expliquent-ils. Puis ils l’ont emmené chez agent de santé communautaire qui habite dans le même village qu’eux, le Mullah Khalil. Celui-ci a posé le bandage et a rempli une petite feuille de transfert du patient vers la clinique de Doab. Il y a un moment de flottement dans la pièce. Il y a là pas moins de 3 médecins, les 2 oncles de Basir, un infirmier-pharmacien, 1 garde, moi-même et Basir. Personne ne sait trop quoi faire. Ca a l’air sérieux. Je les vois qui discutent vivement à voix basse. On envoie l’infirmier chercher un sérum.Il faut défaire le pansement pour voir à quoi ressemble cette plaie… Mais Basir se débat avec une force surprenante. Selon les accompagnants, il a 10 ans. Sa mère est morte l’année dernière ; et son père ? Il est dans un quelque autre endroit… Encore un enfant seul…Je pense à Borat. Basir hurle qu’on le laisse tranquille. Il se plaint d’avoir mal, il supplie ses oncles de le ramener chez lui, il appelle : « Kaka shirin, kaka jan… », Sweet uncle, dear uncle… On l’appelle : Basir, Basir… Il répond : « Basir est en train de mourir, Basir meurt ! ». Il insulte le médecin qui veut couper le bandage. Il n’a que 10 ans ! Mais il parle et gémit comme un homme, pas comme un enfant. Il ne veut pas écouter les requêtes des médecins de se tenir tranquille. Alors, avant de pouvoir faire quoi que ce soit, ils essayent de le mettre sous sédatif. Injection de Diazepam… Il semble s’apaiser au bout de quelques minutes. Le ballon est prêt pour le ventiler en cas d’apnée. Ca y est, le médecin s’attelle à la mise à nu de la plaie… On verse du liquide physiologique pour nettoyer le front et les yeux qui sont collés à cause du sang séché. Mais déjà Basir se réveille et recommence à ruer dans les brancards. Ils sont trois maintenant à le tenir en place et à empêcher qu’il bouge la tête. Enfin, le pansement tombe. A la vue de la plaie, les oncles laissent échapper une plainte. L’un deux commence à pleurer, l’autre cache sa tête entre ses bras, sur le lit, à côté de son neveu. Je me mords les lèvres, je retiens un gémissement. Il y a là un trou de 4 cm de large, de quelques millimètres de profondeurs. Mais les médecins, eux, ne bronchent pas. Le Dr. Atiq examine la blessure, en tâtant d’un doigt ganté le trou pourpre. L’os du crâne est enfoncé. Ils parlent de dépression. Ici, on ne peut rien faire. On ne peut que stabiliser l’enfant pour qu’il soit transféré dans un hôpital. Alors le Dr. Atiq va faire des points de suture. Je ne peux pas rester. J’ai un nœud dans l’estomac et je ravale mes larmes. Basir est réveillé et hurle. Dans le couloir il y a encore un oncle qui attend. Il me demande comment va le petit. J’essaie de le rassurer, mais lui dit qu’il faudra l’emmener à Aybak, voire à Mazar-e-Sharif. Pendant que je lui parle, on entend Basir crier et pleurer tandis que le médecin fait passer son fil et son aiguille. Lorsque le silence se fait, je rentre à nouveau dans la pièce. La plaie ne saigne plus, les points sont grossiers, mais bien là. On finit de panser l’enfant. Et puis le Dr. Najib commence à expliquer aux oncles qu’il faut emmener Basir à Mazar, mais qu’il n’est pas sûr que les médecins puissent faire grand-chose d’autre. La seule raison d’aller à Mazar, c’est qu’il y a là UN neuro-chirurgien qui pourrait intervenir en cas d’œdème intracrânien. Le Dr. Faim leur demande : vous avez de l’argent pour Mazar ? Non, pour quoi faire ? Ces hommes simples ne visualisent pas la vie en ville. Ils n’y connaissent personne, n’y ont pas de famille. Combien de fois y sont-ils déjà allés ? Y sont-ils déjà allés d’ailleurs ? Pendant toute la durée des soins, je trouve les médecins durs avec Basir et les oncles, sans mot d’explication ou de soutien. Mais j’essaye de les comprendre. Avec les moyens limités qu’ils ont et la conscience qu’il n’y a certainement pas d’autres soins possibles, il est sans doute indispensable pour eux de ne pas s’impliquer émotionnellement. L’issue de cet accident est entre les mains de Dieu maintenant. Je ne peux m’empêcher de murmurer une prière. On a tant besoin de croire qu’il y a encore quelqu’un qui peut faire quelque chose pour cet enfant ! Basir part dans l’ambulance à la nuit tombée. Il n’y a pas de sirène. Juste un chauffeur, un infirmier et les deux oncles. Et nous nous en retournons à notre entretien.
Ce matin, j’apprends que Basir est arrivé sans encombre à l’hôpital d’Aybak. J’aimerais savoir s’il est toujours là, et s’il n’a pas de complication. Comment faire quand on est médecin pour ne pas penser à chaque patient que l’on a vu et soigné ?
A la clinique de Ruy, nous allons rendre visite à un nouveau médecin, fraîchement diplômé de l’école de médecine de Mazar. Il a l’air très motivé et montre beaucoup de respect envers les patients. Il oublie quelques petites choses lors de la consultation, mais dans l’ensemble, c’est prometteur. Il y a une femme avec ses deux filles. L’une d’elle se plaint de douleurs abdominales. Elle ajoute qu’elle a encore plus mal quand elle se met en colère, et que la douleur s’estompe après les repas. Le médecin conclue à une gastrite. En fait, je me suis rendue compte qu’ici, les anti-acides sont sans doute les médicaments les plus prescrits après le paracétamol. Je peux facilement en imaginer la cause. Quelle vie que celle de ces femmes… Nous en parlions avec Alisha. Il me fait remarquer que ce sont elles qui font tous les travaux dans la maison, qui vont chercher l’eau parfois à une heure de la maison, à pieds, souvent sans âne pour remonter l’eau de la vallée. Un infirmier de chez nous vient de se fiancer pour la deuxième fois avec une gamine de 13 ans. Ca le fait grincer des dents. Pour moi, c’est un scandale, car c’est employé de l’AMI et nous tentons justement de protéger les jeunes filles de ce genre d’abus, et d’éviter les grossesses précoces. Mais que faire ? Renvoyer l’infirmier ? Je ne sais pas si on a ce pouvoir. Et ce n’est peut-être pas à nous de faire la morale. A moins que ce soit contre la loi… A vérifier. La jeune fille qui a un ulcère ou une gastrite a justement 13 ans. Du coup, je me demande s’il n’y aurait pas moyen au cours des consultations de faire parler un peu ces gamines pour savoir la cause de leur anxiété ou de leur stress. Peut-être a-t-elle appris qu’elle allait se marier.
Dans la salle de consultations prénatales, je rencontre une mère de 28 ans, que je ne peux pas vraiment qualifier de jeune, car elle attend son huitième enfant. J’assiste à l’examen. La sage-femme lui tâte le ventre, faisant bouger le fœtus. Le ventre de la patiente ressemble à un gros sac tout mou, complètement flasque. Un animal. Voilà l’image qui me vient. Ces femmes ne valent pas mieux que des vaches. Elles mettent à bas des enfants tant que leur rythme biologique le permet, elles donnent leur lait, sans cesse, à leur progéniture, elles mettent un joug sur leurs épaules et vont chercher l’eau, travailler au champ, s’occupent de la maison et de faire à manger… Elles souffrent. Heureusement, elles commencent à avoir facilement accès aux services de santé, ce qui n’a pas toujours été le cas. Les femmes qui passent dans le bureau du médecin, à Ruy, sont toutes vaccinées contre le tétanos, et le médecin n’a pas de mal à les ausculter. Mais c’est particulier à l’endroit et au fait que l’infirmier directeur de la clinique est de cette zone et respecté et aimé de tous. A Mankabut, j’ai appris qu’un conflit entre le médecin et la communauté était lié au fait qu’il avait osé demander à une femme en retard de règles si elle était mariée… Mais que faire de toutes ces femmes ? Il n’y a pas de métier pour elles, et il n’y a pas d’autre rôle dans cette vie que celui qui est le leur actuellement. Qu’est-ce que l’on peut proposer comme solution de remplacement ? Ne nous trompons pas de combat… Je me répète ça comme un mantra. Si au moins elles ont accès aux soins, nous réussissons à faire respecter une partie de leurs droits. Aussi infime soit-elle. |