Départ pour Dara-i-Suf... Tout le monde en voiture ! Alisha au volant, deux médecins, un logisticien à l'arrière et moi devant qui met les cassettes. Passée Big Mohammad, je suis complètement perdue. Je ne reconnais plus les montagnes, les vallées et les plateaux, car la neige a fondu. Nous arrivons à Zeraki sans que je m'en rende compte. J'ai les yeux écarquillés, j'en ai presque mal aux sourcils ! A cette altitude, où il avait un peu plus neigé, enfin, le blé commence à pointer ses premières pousses sur les flancs des montagnes. Ce qui est étrange, c'est que selon notre position par rapport aux sillons, on peut voir un champ brun de terre, ou un champs vert de blé. Vert, brun, vert, brun, on se croirait dans un train, alors que nous ne roulons pas à plus de 30 km/h. D'ailleurs, nous nous faisons rattraper sans mal par les féroces chiens de berger. C'est imparable, du plus loin qu'ils entendent ou aperçoivent la voiture, ils se précipitent à notre rencontre, font un demi-tour en dérapant et aboient méchamment à notre suite. Alisha regarde le compteur et joue avec eux, 20 km/h, certains font des pointes jusqu'à 40 km/h ! Ca devient un réflexe, dès qu'un chien s'avance, nous ralentissons pour être sûrs qu'il arrivera jusqu'à nous, et c'est parti pour quelques secondes de course. On rigole bien dans la voiture, mais personne n'aurait envie de faire la course à pieds avec ces véritables mastodontes, qui font parfois plus penser à des ours qu'à des chiens... Sur une pastille de pâturage au milieu d'un champ, un aigle est posé. Nous essayons de le faire s'envoler en klaxonnant, mais il ne tourne même pas la tête vers nous. Alisha descend de voiture et lui lance une pierre. L'aigle s'envole sans effort et nous le voyons tournoyer au-dessus de nos têtes dans un courant ascendant qui l'emporte loin de nous. Quelle aisance dans cet éloignement... Si je pouvais en faire autant avec certaines choses... Dans les champs, les paysans s'activent : qui pousse une charrue derrière des boeufs ou des ânes, qui conduit un tracteur. Nous rencontrons les premiers kouchis de la saison, avec leur caravane de chameaux, les tentes pliées et empilées sur leurs bêtes, les femmes et les petites filles juchées sur des ânes. Les hommes et les jeunes garçons suivent à pieds, avec les chiens, stimulant à coups de triques les animaux trop lents. Certains ont déjà planté leurs tentes. Mais je ne pense pas que ce soit leur station définitive, ils attendent des jours plus cléments en altitude pour atteindre les pâturages sur les « ayloq ». Farid me montre les plants de rhubarbe sauvage, celle qui est si amère. Il y a aussi des plantes grasses en touffes, comme de l'herbe épaisse, dont on se sert pour faire de la glue, « srish ». Nous passons le col qui nous dévoile la vallée de Dehi et de Bazar-Sukhta. Nous ne pouvons retenir un cri d'émerveillement. Le Dr. Jawed qui vient ici pour la première fois reste sans voix devant le spectacle de cette profusion de verdure prise entre deux pans impressionnants et raides de falaises ocre. Ici, les paysans ont de la chance, car l'eau coule au fond de la vallée en permanence et ils ne seront pas en retard pour la récolte du blé. Il y aura la même production que d'habitude. Toutefois, au marché le cours du blé a encore grimpé, non seulement à cause de la mauvaise saison qui s'annonce, mais aussi à cause du contexte international et de l'offre qui ne suit plus la demande. Nous ne restons que peu de temps à Dehi. Je retrouve avec plaisir Dr. Hazim qui a déjà tant fait pour l'hôpital et qui donne son temps et son énergie sans compter. Nous reparlons un moment de Borat. Il me raconte quelques cas rares de complications dont il ne savait que faire et pour lesquels il était bien content d'avoir le téléphone pour appeler un de ses mentors. Il explique à son nouveau collègue qu'ici, c'est la « fête » pour les médecins. Les patients arrivent tellement tard à l'hôpital qu'ils voient des choses impossible à observer à Kabul, l'accès aux soins étant plus aisé. D'où l'idée d'un des grands patrons américains de leur hôpital de faire de Dehi un centre de formation périphérique. Ainsi, les médecins viendraient passer à l'hôpital 3 mois au cours de leurs études pour compléter leur médecine de terrain. Moi je trouve que ce serait une bonne idée, si on ne transforme pas l'hôpital en foire des horreurs...
Nous partons en début d'après-midi pour Folat. C'est une clinique que je ne connais pas. Nous embarquons avec nous un des membres du comité de santé, qui se trouve être le fils du propriétaire de la clinique avec qui nous avons quelques problèmes pour garder sa maison encore quelques mois. Mais le fils a l'air posé et plutôt éduqué. En réalité, il finit par nous lâcher le fin mot de l'affaire : si vous me donnez le poste de superviseur de santé communautaire, je vous garantie que vous n'entendrez plus parler du problème de la maison... Hum ! Ainsi est illustré l'adage qu'un battement d'aile de papillon en Amérique peut déclancher un ouragan en Chine, car si nous l'avions recruté au poste de superviseur, nous n'aurions pas eu de problème avec la maison... Les décisions sont ainsi difficiles à prendre dans ces zones reculées où les questions individuelles ont vite un impact sur les problèmes communautaires. Pour monter à Folat, il faut traverser un défilé répondant au doux nom de « Tangui Khola », le défilé de la tante. On dirait ici que la terre a été éventrée d'un coup puissant de couteau et que la plaie est restée béante. Sur les flancs du canyon, de loin, on aperçoit quelques tâches de verdure, mais à l'intérieur, il n'y a qu'un lit de galets et les parois qui interdisent au soleil d'entrer. Nous croisons des groupes d'hommes à âne, à cheval ou à pieds, qui s'en vont de leur village au grand bazar de Dehi, ou plus loin peut-être, vers Mazar-e-Sharif ou Aybak. J'ai toujours l'impression de voir arriver des princes, ou des hordes de huns. Je les imagine beaux, fiers, grands et forts ! Evidemment, je déchante... L'Afghan « moyen » est juste particulièrement sale, il porte des hardes sans nom, une succession de couches de longue chemise, de corde en guise de ceinture, d'un gilet sans manche ou d'un blouson d'occasion, les pieds chaussés de caoutchoucs, le pantalon au-dessus de la cheville comme pour la pêche aux moules. Le corps est surmonté d'une tête qui ne sourit guère, la barbe plus ou moins dense, plus ou moins drue (ah ! Il y aurait une typologie intéressante des barbes à faire selon l'origine ethnique...), plus ou moins blanche. Des yeux qui me fixent intensément. Un bonnet ou un turban roulé autour du petit chapeau posé sur une tête rasée. Parfois, nous avons droit à un geste de la main qui va se poser sur le c%u0153ur en douceur, ou bien d'un mouvement qui saisit la barbe et la lisse en signe de respect à Dieu. La piste qui monte vers Folat a été refaite avant l'hiver, grâce au blé du Programme Alimentaire Mondiale qui a ainsi rémunéré cinq cents travailleurs pendant un mois. Le résultat est bien satisfaisant, même si la route a été creusée le long de parois extrêmement friables dont des pans entiers se sont déjà effondrés... Plus nous nous élevons, plus nous nous trouvons ralentis par la transhumance des troupeaux des éleveurs qui ont fait tout le chemin depuis Balkh, à quelques journées de marche. Les villages ici, sont de vrais nids d'aigles. Au détour d'un lacet de la route, on aperçoit quelques maisons perchées sur des promontoires, comme des verrues dans le paysage. Quelques arbres, parfois, ont été plantés il y a bien longtemps dans les cours des maisons et égaient quelque peu ce morne mais magnifique paysage. Enfin, nous arrivons à Folat. Le ciel s'est couvert de gros nuages gris. Le vent qui souffle en bourrasque m'arrache mon foulard et soulève ma tunique fendue... Je comprends l'utilité des longues jupes sur les pantalons, car tout d'un coup, je me retrouve les fesses à l'air. Enfin, façon de parler, j'ai quand même mon pantalon, mais je me sens tout d'un coup bien vulnérable ! La clinique de Folat est logée dans une très belle maison, construite sur deux étages. Il y a des amandiers à peine en fleurs dans la cour, un puit qui donne de l'eau toute l'année et enfin, des toilettes. Car il y a eu tellement de monde sur le trajet que je n'ai pas pu faire pipi... Angela est une sage-femme tadjik que je connais déjà. Je suis allée au marché à Aybak avec elle une ou deux fois l'année dernière. Elle s'obstine à me parler russe... Mais devant mon peu de réaction, elle me demande avec dépit : « rusky zabuila ? » Oui, non seulement j'ai oublié le russe, mais surtout, j'essaye d'apprendre le dari, alors j'aimerais ne pas tout mélanger. Au cours de la soirée cependant, il y a des mots qui me reviennent en russe et que je ne connais pas encore en dari, c'est quand même pratique ; je ne vais pas faire ma patriote afghane alors que je suis française ! J'ai acheté quelques légumes au bazar d'Aybak avant de partir pour améliorer l'ordinaire du personnel dans les cliniques - aussi courte que soit ma présence sur le terrain - mais je ne pensais pas que je ferais autant plaisir à Angela. Car j'ai acheté du chou ! Et avec le chou, on fait du bortch, qui se trouve être le plat national tadjik. Angela se met donc aux fourneaux pendant que je lis une histoire en Dari à Alisha, qui me corrige gentiment lorsque c'est nécessaire. Au bout du compte, mes deux compères et le directeur de la clinique, le Dr. Gholam Ali, sont ravis. La soupe d'Angela est délicieuse ! Quant à moi, je suis très heureuse de ne pas manger du riz. Il est entendu que je travaille avec le directeur, mais si nous sommes venus ici, c'est avant tout pour rencontrer le comité de santé et essayer de trouver une solution avec eux au problème épineux de l'occupation forcée d'une maison privée pour l'utiliser comme clinique. Je ne vais pas rentrer dans les détails, mais finalement, ce n'est pas si dramatique que ça. Il faut juste que le propriétaire patiente 2 ou 3 mois de plus, car un nouveau bâtiment est en cours de construction à quelques mètres de là. Il n'y a plus qu'à espérer que l'entreprise de construction qui a commencé les travaux avant l'hiver et qui les avait bien sûr interrompus revienne par ici pour finir le chantier... La nuit tombe et un bruit me tient éveillé sur mon tushak, dans mon duvet... Le fracas de la grêle contre les carreaux de la chambre où je dors avec Angela. Car il s'est mis à pleuvoir, mais avec le froid et l'altitude, les gouttes se sont transformées en petits grêlons. C'est quand même un soulagement, ce mauvais temps. Pour les paysans sans discuter. Pour nous, c'est une autre question. En ce lundi matin, le froid est saisissant. Heureusement, après le week-end à Doab, j'avais prévu que les températures n'allaient pas être les mêmes que dans la plaine... J'enfile ma seule paire de chaussettes et sors ma polaire. Je donne mon patou à Alisha qui lui n'est venu qu'avec sa chemise sur le dos. Malin. Je joue les mamans. Déballe le cake pour le petit-déjeuner. Apporte la crème épaisse que j'ai apportée d'Aybak. L'ambiance est bon enfant. Je me sens légère entourée de collègues qui commencent à devenir des amis. J'aime ce moment où nous commençons à avoir des souvenirs en communs, ou nous pouvons raconter aux autres les choses que nous avons faites ensemble. Et comme Alisha m'accompagne toujours dans mes déplacements sur le terrain, nous commençons à en avoir des aventures à raconter. Et puis nous nous donnons des surnoms, selon les circonstances, Alisha m'appelle Maman - « Moder », ou Grand-mère - « Bibi », ou ma Fille - « Daukhter »... Je l'appelle Ingénieur Alisha, lorsqu'il fait des commentaires sur la construction des routes, ou mon Fils - « Batcha » quand il me demande du cake, ou Grand-père - « Baba » quand il me parle de ces aventures sous l'époque taleb... Enfin, j'aime cette relation un peu particulière que j'ai avec les chauffeurs car ils ont à la fois une grande responsabilité vis-à-vis de moi, et en même temps, il n'y a pas de lien hiérarchique avec eux. Ce qui fait qu'ils ont bien conscience du respect que je leur porte, tout en nous permettant un degré de familiarité que je ne pourrais jamais m'autoriser avec mes collègues de l'équipe de coordination provinciale ou les médecins des cliniques. Et la confiance que je porte à Alisha n'est pas vaine... J'ai eu une grosse peur aujourd'hui, que l'on pourrait qualifier de peur bleue. Je n'irais pas jusqu'à la panique, mais pas loin. Après avoir rejoint l'entrée du défilé de Tangui Khola, nous laissons la route de Dehi en aval pour remonter une large vallée en direction de Pasqwol, ou Waybulaq, selon les traditions. Cette vallée est quelque chose de grandiose. Elle est d'une largeur impressionnante, encadrée par des falaises qui font penser au Grand Canyon : même découpe, même couleur. Au milieu de la vallée, deux villages se font face : un village hazara et un village tadjik... Que d'histoires pourraient être inventés sur cet endroit ! Quels amours impossibles et contrariés ? Quelles luttes pour un morceau de terrain ? Quelles haines pour un parti pris politique ? Le fond de la vallée est barré par une chaîne de montagnes qui ont retrouvé leur capuchon enneigé suite aux précipitations de la nuit. Alisha me prévient : il faut traverser cette chaîne de montagnes, mais la route est boueuse, glissante, pleine d'épingles à cheveux et en dévers... On n'est pas sûr de passer. Nous entamons l'ascension en 4 x 4, les roues arrière chassant de temps en temps, mais nous sommes encore en aplombs de la rivière et tout va bien. Mais la route, sans prévenir, fait un lacet à droite et se met à grimper sec sur le versant du canyon. La piste est recouverte d'une fine pellicule de boue glissante comme de la glace... Et voilà que les roues arrière chassent, que tout le véhicule commence à déraper lentement en arrière. Alisha n'arrive plus à contrôler la voiture car les roues n'adhèrent plus sur la route. Impossible de monter et il faut vite arrêter notre glissade qui nous rapproche du précipice. Alisha parvient à mettre et à arrêter la voiture en travers de la route. Il faut maintenant faire demi-tour pour redescendre, car il est bien sûr hors de question de continuer. Je ferme les yeux. Alisha est d'un calme olympien et me répète doucement : « Moushkil nest Annabel, moushkil nest ». Il n'y a pas de problème Annabel, pas de problème. Soit. Mais en arrivant en bas, sans que je m'en aperçoive ni que je le veuille vraiment, trois larmes coulent sur mes joues. Je détourne le visage vers la fenêtre et remercie Alisha de nous avoir tirés d'affaire, avec une blague sur le fait que je ne joue plus du tout à la maman là, mais que je suis plutôt une petite fille effrayée... Un rire détend l'atmosphère et nous reprenons la route direction Hassani et Chorde cette fois.
Nous traversons une mine de charbon. Des hommes, le visage sombre, au sens propre comme au sens figuré, animent un bazar qui ressemble fort à celui d'Anlong Veng. Les alentours en sont noirs des scories du charbon, et de grands camions traversent le village en un balai incessant et grondant. Nous achetons ici un sachet de frites et un petit paquet d'épices. Il ne reste plus qu'à trouver un coin sympathique pour notre pique-nique. Quelques minutes plus tard, nous nous asseyons au bord d'un petit canal d'irrigation, pollué d'essence des camions de la mine, dans un décor du Seigneur des Anneaux. Les pans des montagnes environnantes déclinent une palette de couleurs parmi les plus variée qu'il m'est été donné d'admirer. La vallée de Bini Mang, « Nez de craie » porte bien son nom. Un vestige calcaire s'avance en pointe dans la vallée, contrastant avec les stries vertes des minéraux cuivrés et rouges de roches ferreuses. En un axe de symétrie quasiment parfait, une rivière étroite sépare les deux côtés de la vallée d'un marais de joncs dorés. Des chevaux y paissent, de l'eau jusqu'au poitrail, survolés par des formations de canards sauvages. La vallée de Chorde est séparée de celle de Bini Mang par un défilé d'une hauteur vertigineuse, sur les parois duquel il est aisé de lire les marques du temps. On peut voir nettement les marques laissées par les différents niveaux d'eau, les grottes qui se sont formées, les traces noirâtres des cascades. J'imagine un temps où l'eau coulait ici en abondance, nourrissant une rivière impétueuse. Mais aujourd'hui, c'est un petit ruisseau tranquille, aux eaux étonnamment transparentes, qui serpente au milieu d'un étroit marais. Un éboulis en a bloqué le cours à mi-parcours, et j'ai la surprise de voir une résurgence quelques kilomètres plus loin. Comme si rien ne s'était passé, le ru continue son cours indolent faits de méandres abritant de belles pelouses. Nous nous élevons pour passer l'éboulis et redescendons dans la vallée de Chorde. Celle-ci s'étale largement dans un canyon de poudingue, qui, érodé par l'eau, le vent et la gélifraction, a pris des formes quasi-anthropiques. Ainsi on aperçoit ces colonnes surmontées d'un chapeau qui ont plutôt l'air de grands phallus, et puis des châteaux crénelés, et des formes parallélépipédiques dans lesquelles les habitants ont creusé des ouvertures pour en faire des greniers. C'est un monde magique et féerique. Je m'attends à voir surgir d'étranges créatures rieuses. Mais nous n'apercevons que les éclats mouvants des voiles rouges et fleuris des femmes qui vont chercher l'eau en cette fin de journée. Enfin, la clinique est en vue. Voilà 7h que je suis en voiture, ballottée de toutes parts, à moitié nauséeuse, le ventre grondant de faim. J'ai les jambes tremblantes alors que je monte les quelques marches qui mènent vers la clinique. L'infirmier qui dirige les lieux est un jeune de la province de Maimana, d'origine ouzbek. C'est un grand échalas qui me fait le plaisir de parler un anglais excellent. Nous nous attelons au travail après cette longue journée de contemplation. Je peux enfin trouver le sens de ce voyage. Je suis un peu déçue de voir que ce nouveau directeur n'a pas reçu beaucoup de soutien des équipes de coordination et de supervision. Il est un peu perdu dans toutes les tâches qu'il a à faire pour gérer sa clinique. Son assistant, un infirmier-pharmacien n'a que 21 ans ! On dirait un petit chanteur à la Croix de Bois, tellement il est imberbe et a l'air innocent. Que de responsabilités pour ces jeunes gens. Ce serait complètement impensable en France. On est plus ici dans un schéma moyenâgeux, où les adolescents étaient déjà des hommes à l'heure où les nôtres n'ont que de souci celui d'avoir un bon résultat au prochain contrôle, ou de savoir quelle chemise porter pour un premier rendez-vous. J'ai beaucoup de respect et d'admiration pour tous ces jeunes professionnels que je vois ici passer leurs « plus belles années » au fin fond de l'Afghanistan à %u0153uvrer pour le bien-être de leurs concitoyens et rapporter un peu d'argent pour leur famille restée dans leur province. A Chorde, c'est vraiment impressionnant, car il n'y a aucun moyen de communication avec le reste du monde, à part à travers la radio. Heureusement, ici, le programme de solidarité nationale a installé l'électricité, on est donc assuré qu'elle fonctionne 24h/24h. 'ai une autre bonne surprise à Chorde : on me propose de me doucher !!! Le hammam est préparé à mon intention. Quel bonheur de pouvoir s'alléger de la poussière et de la tension du voyage. Je me douche dans la cuisine... C'est une nouvelle expérience ! Et je une nouvelle fois dans la salle de gynécologie, sur la table d'examen (encore heureux, c'est juste un lit d'examen, pas une table avec les étriers...). Mais elle a un mètre du sol et je passe la nuit à me réveiller à chaque mouvement, de peur de tomber par terre ! Au réveil, il y a un petit bébé de 2 mois qui souffre de pneumonie aiguë. On nous demande de l'emmener en voiture à la prochaine clinique, mais il lui faut de l'oxygène et notre Land Cruiser n'est pas équipé pour le transfert des patients. Nous contactons l'ambulance qui vient sur notre appel. Mais j'ai un peu d'inquiétude et je demande au médecin si le bébé tiendra le coup jusqu'à l'arrivée de l'ambulance. D'après lui, oui. Mais le lendemain, à Dehi, j'apprendrais que l'enfant est décédé pendant le transfert... Je ne sais pas quoi penser. Je me dis que si nous l'avions pris dans la voiture, nous l'aurions rapproché de l'ambulance. Mais il serait peut-être décédé avant. Je ne sais pas si nous avons fait le maximum pour lui sauver la vie. Je sais aussi que le fait que nous ayons été là était circonstanciel, et que, comme d'habitude, le problème vient du fait que les gens attendent trop longtemps pour venir à la clinique. D'accord... Mais quand même... Cet épisode me laisse songeuse et un peu refermée sur moi-même. Je ne profite pas du trajet jusqu'à Shikha où nous allons passer la nuit. Je ne me réveille que le temps d'une étrange rencontre. Au milieu de la route, un âne est allongé, son chargement de boisseaux posé à côté de lui. Un paysan est là, bras ballant. J'imagine que l'âne est malade, mais en fait, il est blessé par les frottements continus des cordes qui retiennent sont bât. Et le paysan ne sait pas quoi faire. Il le frappe pour qu'il change de place, mais l'animal ne sait que le fixer d'un air morne. Il faut faire quelque chose car nous ne pouvons pas passer. Au bout du compte, l'âne est tiré sur quelques dizaines de centimètres par les oreilles, suffisamment pour que la voiture le dépasse. Et nous laissons là l'homme et sa monture. Combien de temps vont-ils attendre là ? Ils font une tâche immobile dans le rétroviseur, comme le paysage, comme le rythme de notre voyage. J’arrive à Shikha fatiguée, mécontente de moi-même, troublée… Il n’y a pas d’électricité à cause d’une rupture de stock d’essence pour le générateur, et la sage-femme, encore une fois, est en vacances. Il n’est que 18h10 quand je finis mon travail avec le directeur de la clinique, mais je trouve la journée bien longue. Le Dr. Khateq, l’infirmier directeur, et mes deux compères discutent à bâtons rompus dans la petite pièce surchauffée. Je m’éclipse et trouve une place dans la cours de la clinique, sur le barreau d’une échelle posée sur la terre battue, dans une lumière mélancolique et déclinante. Dans mes oreilles, l’oud tout aussi mélancolique d’Anouar Brahim. Devant moi, quatre amandiers sortent timidement leurs premières fleurs, le printemps traînant des pieds à cette altitude. J’aperçois quelques sommets au-delà des murs, certains acérés comme des canines, d’autres pointus comme des chapeaux vietnamiens, d’autres encore aux cimes adoucies par la neige qui les couvre encore. Comme j’ai eu faim ! Nous n’avons rien mangé ce matin que du pain et du lait, n’ayant pas trouvé d’œufs à Chorde. A Bazar Sukhta, nous sommes arrivés trop tard pour les frites, et la soupe vendue dans un grand chaudron n’a pas du tout inspiré Alisha et Farid. Je m’en suis remise à leur jugement certainement éclairé en la matière ! Alors après la supervision, je me suis littéralement jetée sur ce qu’il y avait, la salive bavant à la commissure des lèvres, les mains tremblantes… Bref, ce qu’il y avait disais-je : des oignons, du chou et du pain ! Et bien je recommande le sandwich au chou et à l’oignon agrémenté de « morch », un mélange d’épices locales préparé par la maman du Dr. Khateq, qui arrache bien (le mélange, pas sa maman) ! Heureusement que je dors seule et que je n’ai pas de soirée en tête de prévue… J’attends le dîner en écrivant ces lignes. Je n’en reviens toujours pas de ces paysages si différents que j’ai vus ces derniers jours. A vol d’oiseau, tout tiendrait dans un mouchoir de poche. Mais la géographie des lieux est tellement tourmentée qu’un vol d’oiseau se transforme en chemin de tortue une fois au sol. Partout, de tous les côtés, Farid m’indique des directions de lieux que je connais mais où je suis allée par différents chemins. Nous laissons quatre pistes qui rejoignent Pasqol ; plus loin dans la vallée de Chorde, nous pourrions atteindre Allawuddin, dans le district de Ruy-Doab, en passant encore deux défilés. Nous avons pris une route pour venir ici qui nous a fait éviter Dehi et la large vallée sèche au pied de Zeraki. Enfin, toujours, je me dis qu’il serait fantastique de faire à pieds une partie de ce parcours. De l’autre côté de la montage… Tout ça est une belle illustration du proverbe : « Tous les chemins mènent à Rome », et pourtant, j’ai l’impression de tourner en rond ! Dans le cabinet de l’infirmier (qui parle anglais comme un américain mangeant du chewing-gum), j’assiste à une scène absurde et Ô combien révélatrice de la culture afghane.Une femme entre en consultation. Elle se plaint d’hémorragie vaginale depuis une dizaine de jours. Le Dr. Khateq essaye bien de lui poser des questions pour en savoir un peu plus, sur la couleur des saignements, leur abondance, leur odeur même. La patiente, fort embarrassée, détourne la tête et baisse les yeux, remontant son voile devant sa bouche pour ne pas répondre. Je demande alors à l’accoucheuse traditionnelle que l’on emploie dans la clinque pour rassurer les patientes d’entrer dans la pièce et de « traduire » les questions de l’infirmier à la patiente. Et le médecin réitère ses questions, répétées à voix basse par la vieille dame dans l’oreille de la malade, qui répond de la même façon, murmurant à travers son voile à la « daia », qui répond alors à l’infirmier à voix haute… Ca n’en finit pas ! La patiente reste de profil sur sa chaise, tournant quasiment le dos au médecin, n’osant le regarder ou n’osant lui montrer son visage. Nous ne sommes pas loin des consultations qui se faisaient à travers un rideau percé d’un petit trou, à l’époque des talibans. A la fin de l’entretien, où l’infirmier n’a fait que prendre la tension de la dame, où pas un contact ou un examen physique n’a été fait, la patiente sort de la pièce en titubant, en s’appuyant sur le chambranle de la porte et les murs du préau. Elle va retrouver deux amies qui l’ont accompagnée, leur montrant fièrement son sachet de médicaments. Je sens l’infirmier un peu désemparé. C’est rageant de ne pouvoir mettre des médecins partout. Lui est encore très jeune, pas plus de 25 ans… Je me suis fait un mauvais film tout à l’heure en imaginant une urgence grave arrivant ici après la nuit tombée, et nous complètement largués. Mais ne soyons pas pessimiste… Les habitudes changent petit à petit et la santé s’améliore. A Dehi, je me suis écoutée avec amertume débiter un petit discours bien cynique de gestionnaire de la santé à deux médecins qui veulent généraliser les biopsies. Mais cet examen nous coûte 15 dollars par patient, sans toujours une possibilité de traitement suite au diagnostic, alors qu’il y a encore tant à faire pour la santé maternelle ou le programme de vaccination. Pour ces 15 dollars, dans une ou l’autre de ces activités, nous pouvons prévenir ou guérir sans doute au moins 30 patients… Je commence à comprendre un peu mieux ces débats sur la meilleure utilisation possible de ressources limitées dans un contexte de forts besoins, pour le bien du plus grand nombre. Notion de coût efficacité, exécrable pour un clinicien, mais qui prend tout son sens ici.Un rapport récent publié par l’agence de coordination des organisations humanitaires en Afghanistan dénonçait récemment les gaspillages de l’aide internationale au pays, mais aussi le fait qu’une grande partie des dons promis n’est jamais arrivée. La reconstruction d’un pays est comme le supplice de Sisyphe condamné à monter son rocher en haut d'une montagne qu'il dévalait aussitôt, emporté par son propre choix, et que Sisyphe devait donc sans cesse remonter... Je me sens parfois comme une fourmi dans un monde de géants. Mais au moins une fourmi ouvrière. Le changement d’échelle est étourdissant. De la vie de cette femme à la clinique de Shikha au bureau d’un ministre, d’un président ou d’un fonctionnaire au siège des Nations Unies. Comment même nous autres, en France, pourrions-nous imaginer la vie des gens d’ici. Combien de barrières faut-il franchir pour toucher du doigt la réalité de cette femme ? J’arrête là mes réflexions qui m’emmènent un peu loin de mon voyage, un peu trop dans des abîmes de perplexité et de découragement... Je rejoins mes compagnons pour la soirée. C’est l’heure du dîner, les premières étoiles brillent dans le noir. J’ai envoyé un garde chercher un jeu de cartes au magasin du coin. Il faut peu de choses pour changer une ambiance, une humeur… En un tour de mains, voilà que je retrouve un peu la légèreté qui m’accompagne parfois et qui m’aide temps à supporter les scènes dont je suis témoin au quotidien du terrain. On a allumé une lampe à gaz. Le bukhari chauffe et nous buvons du thé en riant. La soirée apporte un reflet chaleureux à cette journée qui avait pris une teinte si mélancolique. Je pars me coucher avec le sourire. Je me réveille le lendemain matin avec les souvenirs vivaces d’un rêve dérangeant : j’étais avec mon amie Claire à l’hôpital, et on subissait toutes les deux une coloscopie. A un moment donné, il fallait nous faire passer du sérum, et on nous le faisait passer par le gros pouce du pied. Mais le mien tombait, et j’avais un trou saignant qui ne voulait pas se tarir… On sait comment ce rêve s’est formé dans les méandres de mon cerveau ! C’est le dernier jour de terrain, j’ai écourté la visite car il y a eu des imprévus au bureau. Et finalement, ce n’est pas pour me déplaire. Ces séjours sont toujours intenses en émotions. Trop intense cette semaine pour ma petite tête et mon petit cœur. J’ai besoin de digérer tout ce que j’ai vu, mais aussi tout ce qui m’a traversé l’esprit. Je sais que si je relis tout ce que j’ai écrit dans quelques jours, je me trouverai désespérément romantique ou dramatique. Pour l’heure, j’ai juste besoin d’assimiler toute ces « données ». Nous nous arrêtons sur une crête, en surplomb de la vallée de Dehi, sur la route du retour. Je vais m’asseoir un peu à l’écart. De mon perchoir, j’entends les bruits de la vallée qui montent jusqu’à nous. Le meuglement d’une vache, les cris des enfants qui me font toujours penser à une après-midi à la piscine municipale, les bulldozers qui réparent la route, la trille enjouée des oiseaux, le braiement d’un âne, le bêlement des chèvres, le chant d’un coq…Je me sens comme la visiteuse d’un aquarium, détachée de tout ce qui se passe en bas. J’essaye d’imaginer une époque où la vallée n’existait pas. Où tout n’était que plateaux stériles. Les hommes n’étaient pas là, et la nature pouvait bien faire ce qu’elle voulait, ça ne gênait personne. |