| La Kunar, province montagneuse à l’est de Kaboul, frontalière du Pakistan, un vert jardin où le blé, les pommes de terre, les poireaux et le pavot poussent à foison. Région peuplée essentiellement de Pashto, ces Afghans à l’honneur exacerbé, la barbe longue et aux femmes… cachées. Lorsque l’on arrive à Kabul d’ailleurs, venant de la Kunar, on se surprend à penser : il y a quelque chose de différent dans cette ville. On regarde autour de soi, et puis on réalise qu’il y a des femmes dans la rue. Encore mieux, il y a des femmes voilées, sans la burka ! Voilà ce qui est différent. Car dans la Kunar, au marché, dans les rues de la ville, dans les villages, on aperçoit seulement de temps en temps un mouvement ample et bleu… Une femme se hâte en rasant les murs sous sa burka. Ah si, on peut voir quelques femmes : dans les champs… Il faut bien qu’elles travaillent un peu, quand même ! Cela fait donc plus de six mois maintenant que j’entends parler du « problème » du personnel féminin de l’AMI dans la Kunar (notez que tout ce petit laïus s’applique aussi pour le Laghman, province voisine). Mais six mois que je ne peux que me reposer sur le discours des hommes pour expliquer ce problème : « c’est notre culture, c’est comme ça, les femmes ne peuvent pas aller sur le terrain, elles ne peuvent pas se déplacer facilement, on ne peut pas leur demander de marcher, elles ne peuvent pas passer près des bases américaines… » Je demande : « Mais pourquoi ». On me répond : « c’est notre culture, c’est comme ça, les femmes ne peuvent pas aller sur le terrain, elles ne peuvent pas… » Vous avez compris le problème. En fait, on ne fait que décrire le problème, sans vraiment en chercher les raisons. Il n’est donc guère possible de le résoudre. Mercredi dernier, j’ai donc organisé une petite rencontre uniquement entre femmes. J’ai dégoté une interprète, un docteur de l’hôpital d’Asad Abad, et nous nous sommes assises avec trois Superviseurs Communautaires pour discuter de ce problème. Alors qu’en présence d’autres hommes du bureau elles sont très réservées, osant à peine regarder leur interlocuteur dans les yeux, elles me prenaient la main, me tapaient gentiment sur la cuisse pour appuyer leurs propos.
-- Tu comprends, lorsqu’un homme sort dans la rue, personne ne se pose de question, mais si nous sortons de notre maison, nos voisins se demandent ce que l’on fait, où l’on va. -- Moi, dans certains villages, on pense que je travaille pour les américains, que je distribue des faux médicaments pour empêcher les gens d’avoir des enfants, pour les rendre malades.
-- Moi, il y a deux villages dont le nom m’effraie. Là-bas, les gens sont des talibans. Mais je vais m’habiller comme les habitantes du village et essayer de leur expliquer ce que je fais. -- Nous ne pouvons pas rester dans la clinique quand la sage-femme n’est pas là. Ce n’est pas correct d’être seule dans une pièce. -- Dans le centre de la province, près d’Asad Abad, moi je n’ai pas de problèmes, car tout le monde sait que je travaille pour la clinique. -- Lorsque nous sommes chez les Agents de Santé Communautaire, nous sommes très bien reçues, on nous apporte le thé, on nous appelle « Docteur ». Le principal problème donc, c’est ce que les autres membres de la communauté pourraient penser d’elles. Les médisances, la méfiance. En fait, ce n’est pas vraiment le simple fait de leur appartenance au sexe féminin, mais le fait qu’elles font des choses que les femmes n’ont pas l’habitude de faire. Il est normal que les autres se posent des questions. Mais il semblerait qu’avec plus d’information, on pourrait rendre plus acceptable leurs déplacements. J’ai donc demandé aux superviseurs masculins de parler devant les Shura et les Shura-e-Sehi, ces représentants communautaires puissants et respectés pour expliquer ce que font ces femmes hors de chez elles. J’espère que ça va marcher un petit peu et qu’elles pourront avoir accès à plus de villages sans subir de méfiance. Par ailleurs, il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs, alors j’ai proposé que les femmes commencent par superviser les villages proches de la clinique, sachant pertinemment que le bouche à oreilles fera le reste. A la fin de la discussion, elles m’ont posée plein de questions, est-ce que je suis mariée, est-ce que j’ai des enfants, des frères, des sœurs… Alors j’ai montré les photos du « faux » mariage khmer que nous avions prises avec Manu à Phnom Penh. Un petit mensonge qui les a fait beaucoup rire. Oh, et pour finir, une de ces superviseurs de 19 ans vient d’être mariée à un monsieur qui a déjà une femme et neuf enfants… La vie n’est pas rose tous les jours. |